C'était le monde de l'art en 2015

Déjà 2015 s’achève. À cette occasion, revenons sur quelques tendances marquantes de l’année qui vient de s’écouler. Petit tour d’horizon, nécessairement subjectif, de ce qu’était le monde de l’art en 2015.

Marché : entre boulimie et méfiance  

Côté marché, le déséquilibre entre l’upper market et les autres segments du marché n’a jamais été aussi grand. Qu’entend-on par upper market ? Le marché constitué des pièces de qualité muséale, à la provenance prestigieuse. Les marchés de l’art contemporain, d’après-guerre et moderne favorisent une centaine d’artistes majeurs et bluechips, aux pratiques identifiées

Plus que jamais, le marché recherche les signatures, quitte à y mettre le prix. Quelle meilleure preuve que l’achat par le Qatar de Nafea faa ipoipo ? (1892) de Gauguin pour 300 M$ (la plus grande transaction du monde de l'art) ? Du côté des auctioneers, Christie’s achève l’année 2015 du haut de 209 enchères dépassant les trois millions de dollars (source : Artprice). Et le record de l’oeuvre d’art la plus chère sur le second marché est une nouvelle fois tombé, en mai dernier, par l’intermédiaire des Femmes d’Alger (Version Ô) (1955) de Picasso vendu chez Christie’s en onze minutes pour 179,3 M$.

Christie’s, dont le chiffre d’affaires a enregistré une progression de 56 % au premier semestre 2015, se dirige vers une année faste. De son côté, Sotheby’s a eu des résultats plus mitigés, son PDG Tad Smith déclarant en juillet :  « Notre entreprise a réalisé des ventes solides mais certains éléments ont pénalisé les résultats. » En parvenant à sécuriser la collection Taubman — au prix d’immenses garanties —, Sotheby’s a frappé un grand coup, mais doit prendre des risques pour rester compétitive face à sa concurrente.

Parallèlement, en septembre, artnet constatait que les ventes d’œuvres contemporaines sur le second marché avaient chuté de 23 % au premier semestre 2015 ( de 217.4 M$ à 167.5 M$). Le bilan Artprice du premier semestre faisait état d’un marché de plus en plus mature, avec une chute du nombre de lots proposés à la vente de 6 % et une diminution de 5 % des recettes mondiales.

Cette dichotomie était d’ailleurs prégnante à la dernière foire Art Basel Miami Beach, où les oeuvres les plus prestigieuses — celles dépassant le million d’euros — ont rapidement trouvé acquéreur, laissant les oeuvres d’artistes plus « émergents »

Dans un article du New York Times publié en septembre 2015, Scott Reyburn citait Kenny Schchter qui livrait un constat sans appel : « Les acheteurs prévoyants ont cessé d’acquérir ce type d’œuvre… Les artistes de moins de trente ans ne devraient pas atteindre des enchères de presque 400.000 $. » Le titre de l’article en lui-même était évocateur : « Emerging Art Cools Down ». Bref, dans une période aussi incertaine, le marché a besoin d’être rassuré.

  Les femmes d’Alger, (Version “O”)   Pablo Picasso   Courtoisie Christie's

Les femmes d’Alger, (Version “O”)

Pablo Picasso

Courtoisie Christie's

Jeu de chaises musicales chez les auctioneers 

D’ailleurs, les maisons de ventes cherchent à pallier ces incertitudes et à initier de nouvelles dynamiques. Cela s’est incarné par le vaste jeu de chaises musicales auquel se sont livrées les grandes maisons de ventes en 2015.

D’abord avec l’arrivée de Tad Smith à la tête de Sotheby’s, le 31 mars 2015, clôturant le bras de fer entre la maison de ventes et le hedge funder Dan Loeb, par l’intermédiaire de Third Point. Conformément à la volonté de Dan Loeb, Tad Smith met en place une politique de réduction des coûts, dont le meilleur symbole est le plan de départ volontaire de ces dernières semaines — qui s’est soldé par le départ de 80 employés.

Sotheby’s a également frappé un grand coup en débauchant le président de Christie’s Amériques Marc Porter, en décembre. Sur ce petit jeu, Christie’s avait tout de même devancé sa consœur enjuillet, en débauchant Guillaume Cerruti — ami de longue date de Patricia Barbizet —, longtemps PDG de Sotheby’s France et Europe continentale. Guillaume Cerruti prendra en 2016 la présidence de Christie’s pour Londres, l’Europe continentale, le Moyen-Orient, l’Inde et la Russie.

Cet été, Phillips a aussi accueilli dans ses rangs trois anciens de Christie’s : Jean-Paul Engelen, Hugues Joffre et Robert Manley. Phillips, qui va devoir pallier le départ de Michael McGinnis (annoncé fin novembre 2015), s’est également armé en nommant Arnold Lehman conseiller principal d’Edward Dolman — le président de la maison de ventes Phillips à New York.

De son côté, Artcurial s’est doté d’une nouvelle gouvernance et s’est diversifié en annonçant à la fin de l’année la création de l’Agence Artcurial Culture — spécialisée en conseil et développement culturel.

L’Occident regarde du côté du Levant

Cette bataille témoigne bien d’un fait : dans le petit monde des auctioneers, les parts de marché valent cher. Et concernant ces dernières, une certitude a marqué 2015 : c’est bien la Chine qui a porté le marché de l’art occidental — tout du moins ses records. Un symbole ? L’achat par Liu Yiqian de la seconde meilleure adjudication de tous les temps, Nu couché (1917-1918) de Modigliani (170,4 M$), pendant la vente « The Artist’s Muse » chez Christie’s en novembre 2015.

Déjà, en mai 2015, des clients chinois avaient acheté les trois plus belles adjudications de la vente « Impressionist & Modern Art Sale » de Sotheby’s. À eux trois, ils avaient représenté le tiers du chiffre d’affaires de l’une des ventes les plus lucratives de l’histoire de Sotheby’s. Les oeuvres en question ? L’allée des Alyscamps de Vincent Van Gogh, vendu pour 66,33 M$ ; Femme au chignon dans un fauteuil de Picasso, cédé au magnat des médias chinois Wang Zhongjun pour 26,93 M$ ; Bassin aux nymphéas de Claude Monet, acheté par le Groupe Dalian Wanda pour 20,41 M$. En octobre, durant la vente du soir « Post war and contemporary art » de Christie’s, les acheteurs chinois avaient revêtu une importance tout aussi flagrante.

Ce phénomène a pu laisser place à quelques controverses. Par exemple, le coup de gueule de Filippo Nogarin, maire de Livourne — la ville natale d’Amedeo Modigliani — après la vente du Nu Couché. Le maire avait déclaré, entre autres : « Sa beauté aurait pu affecter de nombreuses personnes et maintenant ce n’est plus possible. »

Mais la polémique ayant fait couler le plus d’encre revient à Kenneth Rogoff. Dans une tribune publiée en septembre 2015, l’économiste craignait que l’effondrement de la bulle chinoise et le contrôle des capitaux aient de dramatiques conséquences sur le marché de l’art. Marion Manekery avait répondu avec véhémence : « Qu’a bu Kenneth Rogoff en écrivant cette tribune ? »

  Nu couché  (1917-1918)  Amedeo  Modigliani

Nu couché (1917-1918)

Amedeo  Modigliani

Le marché en cours de dématérialisation ? 

Les acteurs du marché de l’art sont à la recherche de relais de croissance. Et le marché de l’art en ligne a de nouveau été le lieu d’intenses tractations en 2015. Foule de nouvelles plateformes ont émergé : Arta, Artjaws, Ideelart ou Early Work pour ne citer qu’elles. Simon de Pury annonçait également en novembre 2015 le lancement de sa plateforme d’enchères en ligne, De Pury, en partenariat avec la Galerie Mallet et avec le soutien du financier de l’investisseur Klaus Hommels.

Ces nouveaux acteurs sont accompagnés par les entreprises plus établies qui cherchent à asseoir leur réputation sur les réseaux. Christie’s a acheté Collectrium en février, mais s’est peut-être montré moins active que sa consœur, Sotheby’s, qui a plutôt opté pour une stratégie de partenariats — avec eBay, mais aussi avec Invaluable ou Artsy, en octobre, pour la vente « Input/Output ». Artsy a d’ailleurs continué son développement en mars avec une nouvelle levée de fonds de 25 M$ provenant de Catterton Partners. Aujourd’hui, l’entreprise a déjà levé quelque 51 M$.

Malgré certains écarts, tous les rapports tablent sur un forte croissance du secteur. Pour Hiscox, qui a publié son « Online Art Trade Report »  en avril, le chiffre d’affaires du marché de l’art en ligne pourrait grimper jusqu’à 6,3 milliards de dollars en 2019. Cependant, le nombre d’acteurs ne cessant d’augmenter, cela laisse présager une féroce concurrence sur le secteur. Le gateau sera-t-il assez grand pour être partagé par tous ces nouveaux acteurs ?

Transition vers le numérique ? 

Au-delà du business, le monde de l’art a poursuivi ses réflexions sur les potentialités que recèlent les nouvelles technologies.

Le plus grand coup de tonnerre a peut-être frappé au début de l’année, avec l’exposition-vente « Collection Relievo » : neuf tableaux de Van Gogh, dont Tournesols (1889), les Champs de blé sous nuages orageux (1890) ou La Récolte (1888). L’originalité de l’exposition résidait dans le fait que les tableaux n’étaient pas des originaux, mais des clones, réalisés par Fujifilm Belgique — en partenariat avec le musée Van Gogh — en utilisant une technique inédite combinant un balayage en trois dimensions des peintures et une impression haute résolution pour produire des images 3D. Chaque tableau étant reproduit 260 fois, 2.340 toiles sont apparues sur le marché, chacune vendue pour 25.000 € — soit un gain potentiel de 58,5 M$ pour le musée. Wolfgang Beltracchi et Shaun Greenhalgh n’ont qu’a bien se tenir.

Pour le directeur du musée Van Gogh, Axel Rüger, « si vous n’êtes pas un expert, ils sont assez indiscernables des originaux. Bien sûr, si vous êtes un connaisseur et que vous regardez de plus près, vous pouvez voir la différence. » Mais sera-ce le cas en 2020 ? Si cette technique de « clonage » relève encore de l’épiphénomène, cette innovation alimentera sans aucun doute l’un des plus virulents débats gravitant autour de l’art dans les prochaines années. Si les chefs-d’œuvre deviennent des biens abordables, comment les musées devront-ils repenser leur rôle ? Quelle réorganisation le marché devra-t-il opérer ? Comment cette innovation va-t-elle remodeler notre rapport à l’art ?

Des chefs-d’oeuvre en passe de se multiplier, et une dématérialisation qui va bon train. Le 1er novembre s’ouvrait « The Wrong (again) », la seconde édition de la première biennale d’art contemporain virtuelle (jusqu’au 31 janvier 2015). Avantage de la virtualité : la place ne fait pas défaut. « The Wrong » rassemble ainsi 1.000 artistes internationaux, 90 commissaires et 50 pavillons thématiques — des mini-sites. Parallèlement, le 27 octobre 2015, le Musée d’art contemporain d’Australie (MCA, Sydney) a annoncé le lancement de sa première commande d’oeuvre d’art en ligne, Transmission Detox, conçue par l’artiste de Sydney Marian Tubbs : une intrication de sites Internet, combinant vidéo, collages interactifs et big data.

De son côté, la Tate poursuit ses expérimentations afin d’offrir à ses visiteurs de nouvelles expériences autour de l’art, notamment par le biais de l’IK Prize. En 2014, le musée avait fait sensation avec le projet « After Dark », en proposant aux Internautes une visite de nuit du musée en pilotant à distance des robots munis de caméras. En 2015, les lauréats de l’IK Prize étaient Tom Pursey, Peter Law et Tim Partridge, via leur projet « Tate Sensorium ». En utilisant des technologies de pointe — notamment le son 3D et la transmission sans contact ultrasons —, « Tate Sensorium » (du 26 août au4 octobre) proposait une nouvelle expérience de l’art, plus immersive, en jouant avec tous les sens des visiteurs.

Scénographie, dématérialisation, interactivité… Les innovations à disposition du monde de l’art offrent également de nouvelles modalités de financement. Ainsi, en juin, quand il décidait d’organiser une exposition consacrée au « musée imaginaire » de Patrice Chéreau — dans l’hôtel de Caumont en Avignon —, Yvon Lambert misait sur le crowdfunding. Objectif ? Obtenir les 50.000 € nécessaires à l’organisation de l’évènement.

Pour Yvon Lambert, l’objectif n’a malheureusement pas été atteint, la collecte ne rassemblant que 11.940 €. Le crowdfunding n’est pas une solution miracle, et il marque une nouvelle étape vers l’économie de l’attention. Cependant, d’autres artistes et institutions sont parvenus à financer leurs projets par ce biais, et dans un contexte où les dotations publiques ne cessent de diminuer, les alternatives de financement en ligne revêtent un intérêt grandissant.

Et s’il fallait encore une preuve de la passion que suscite l’innovation dans le monde de l’art, peut-être serait-ce le don qu’a reçu en octobre 2015 le Hirshhorn Museum de Washington ? Deux millions de dollars — la plus grosse donation privée jamais reçue par le musée —, obtenus de la famille Julis-Rabinowitz, afin d’alimenter le « Future Fund » et transformer le Hirshhorn Museum en « pôle de créativité à l’intersection de l’art et de la technologie ». Après les mots, 2016 laissera place aux actes.

L’art rattrapé par le politique ? 

Outre les mutations internes au monde de l’art, le phénomène majeur de l’année 2015 pourrait être le rattrapage de l’art par les sphères politiques.

Les attentats de Paris — contre Charlie Hebdo en janvier, puis en novembre —, l’attaque du musée Bardo, à Tunis le 18 mars 2015 ou l’attaque terroriste sur le site de Karnak, à Louxor le 10 juin 2015, sont autant de symptômes d’un monde qui se radicalise et se crispe.

L’art en fait les frais. Les destructions perpétrées par Daesh en sont le plus flagrant exemple. Le temple de Bel, le Temple de Baalshamin, le monastère de Mar Elian ou l’arche de Palmyre ne laisseront que les stigmates d’une barbarie que le monde peine à gérer.

Le fait qu’une oeuvre d’Anish Kapoor, Dirty Corner, puisse être dégradée quatre fois suite à son exposition à Versailles témoigne également du malaise au sein même des sociétés dites démocratiques.

Et plus que l’art, ce sont même les artistes qui font les frais de cette politisation . Certes Ai Weiwei a récupéré son passeport en 2015. Mais dans la foulée, la Grande Bretagne lui refusait son visa et l’artiste découvrait en octobre des mouchards dans son atelier pékinois. Et finalement, le sort du dissident chinois n’est pas le pire. 2015 est l’année durant laquelle Tania Bruguera est restée huit mois en captivité à Cuba, essuyant intimidations et violences physiques pour avoir voulu organiser une action de « prise de parole » libre sur la place de la Révolution de La Havane, intitulée Yo También Exijo. 2015 est également l’année durant laquelle l’artiste et poète palestinien Ashraf Fayadh a été condamné à mort par les autorités saoudiennes après deux ans d’emprisonnement et durant laquelle l’illustratrice et peintre australienne Jodi Magi a été expulsée d’Abou Dabi, aux Émirats arabes unis, après avoir eu affaire à la justice du pays à cause d’un message posté sur Facebook. Et même au delà des artistes. Le 18 août 2015, la décapitation par Daesh de Khalid al-Asaad, chef du département des antiquités de Palmyre, qui a tant fait pour protéger le site, a également été un trauma.

Pas étonnant alors que la Biennale de Venise statue pour la fermeture de l'installation de l'artiste Christoph Büchel — une salle prière musulmaneinstallée dans une église catholique. Mais cela pose la question de la liberté artistique, que la France a inscrite dans la loi en septembre 2015. « La création artistique est libre » mentionne la loi. Mais quelle réalité se cache derrière les mots ?

Entre l’épineux problème des restitutions, les incessantes attaques contre le patrimoine de l’humanité, la prise de conscience du rôle politique de l’art, l’idée de soft power qui fait son chemin,  et les crispations politiques qui agitent de vastes régions du globe, l’art semble plus que jamais un enjeu de pouvoir, un enjeu du pouvoir. Il faudra être vigileant en 2016 à ce propos.

C’était 2015 dans le monde de l’art. Notre monde de l’art.

 

Article publié dans Art Media Agency, le 18 décembre 2015