Olivier de Sagazan : Bousculer l'accoutumance à la vie

Il se décrit comme « peintre, sculpteur, performeur, toujours inquiet et fasciné d’être « là » sans y rien comprendre… ». Olivier de Sagazan est un artiste philosophe qui s’inspire de l’Afrique, où il a vécu et où il est né, afin de mettre en scène des danses angoissantes, qui reflètent son questionnement incessant du sens de la vie. 

Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Après une maîtrise de biologie, j’ai eu la chance de partir en coopération deux ans au Cameroun. Années salvatrices, qui m’ont permis de prendre du recul et de revenir à mes sources : l’Afrique, où je suis né. Juste avant de partir, j’avais découvert à travers la peinture de Rembrandt une autre manière fantastique d’interroger le Vivant. En rentrant, j’ai passé un an cloîtré à réaliser une BD : Ipsul ou la rupture du cercle, puis je me suis lancé à bras le corps dans la peinture et la sculpture.

La performance est arrivée après, comme une concrétisation de ce désir que  j’avais toujours ressenti en peignant de laisser une empreinte de mon corps dans le tableau. Arrive alors le moment où je décide de rentrer « sous » ma peinture. De devenir une peinture vivante.

C’est avec cette odyssée en aveugle qu’est née ma conception de la performance, d’abord de façon privée dans mon atelier. Puis en public.

Olivier de Sagazan dans son clip avec Mylène Farmer

Olivier de Sagazan dans son clip avec Mylène Farmer


Vous parlez de Transfiguration. Dans cette performance, on perçoit beaucoup d’influences : les arts tribaux, le chamanisme… comme si vous recherchiez une forme de communication « originelle » — sans vouloir faire de mauvais rousseauisme...

Oui, je suis très touché par les arts primitifs, par ce rapport à la terre et aux éléments naturels, par le fait qu’ils se situent au-delà du langage, dans une sorte de « création-par-corps ».

Dans Transfiguration, une performance basée sur un surmodelage du crâne et de la face avec de la terre, il y a cette idée de redonner la « parole » aux mains, en effaçant le visage. Ce travail en aveugle s’apparente à de nombreux rites initiatiques au cours desquels le chaman fait rentrer une personne en transe, laquelle devient une entité semi-aveugle et inconsciente et surtout un médium intermédiaire entre le monde des vivants et le monde des esprits.

Ce travail en aveugle redonne une place au hasard et à l’improvisation, qui est une clef essentielle pour sortir des sentiers battus et ici précisément accoucher de masques jamais vus.

Est-ce que vous entrez dans des états de transe lors de vos performances ?

C’est le mélange d’une folie que l’on fait monter en pression, mais toujours avec un contrôle ultime de la conscience.

Il y a deux ou trois ans, j’ai donné un coup de poing très fort sur la scène et me suis cassé quelques os des métacarpes. Cela exprime un certain niveau d’excitation, mais est-ce de la transe ? Ou plutôt une rage de vouloir enfin découvrir quelque chose sur moi-même ?

Je suis envouté par cette question existentielle qui m’incite à comprendre ce que je suis, ce qu’est un corps, etc. Je me dis donc qu’il faut ébranler la machine et la faire parler, dussé-je être le pire des bourreaux.

Vous déclarez souvent vouloir « bousculer l’accoutumance à la vie »… 

Braque disait qu’il fallait briser le compotier. Avec mes études de biologie, j’ai compris à quel point nous sommes manipulés par nos gènes et toutes ces pulsions qui nous tendent vers la survie et le maintien de l’espèce. 

Comment ne pas retomber dans les mêmes comportements, ne pas refaire indéfiniment la même peinture ? Être un « peintre aveugle » m’a permis de libérer quelque chose en moi. Avant j’étais trop dans cette rigueur de l’artiste qui, à force de besogner, va réussir à faire un beau visage. Mais ce qui compte ce n’est pas la beauté au sens classique, mais ce qu’on pourrait appeler la question d’une présence. Transfiguration est pour faire court le passage de la Sainte Face à la « Tête Viande », le passage du verbe à l’innommable.

Y a-t-il une dimension « éducative » dans vos performances ? Souhaitez-vous provoquer une prise de conscience chez vos spectateurs ? 

La présence du public est fondamentale, car elle constitue une validation ou non du travail et elle est un élément fondateur de la transe. Dans cette performance précisément je perds la vue et le public devient mon œil. Mais au détour de mes masques, j’entends bien sûr par ces images sidérantes ouvrir quelques brèches dans le cerveau des spectateurs.

De façon très fugitive, on a tous dans notre vie ces moments que Freud appelle des « mouvements océaniques » — comme le décès d’un proche — où tout à coup, on prend conscience du caractère terrible et magnifique de la vie. Mais très rapidement, on retombe dans une forme de banalisation du quotidien.

Ma pratique journalière, dans mon atelier, comme dans mes performances, n’est qu’un moyen de me souvenir de cette invraisemblance qu’est le simple fait d’être là. Je ne sais comment le dire autrement, mais il me semble que les gens le ressentent à travers cette performance même s’ils n’arrivent pas à le formuler. 

On ressent chez vous une sorte de recherche de l’angoisse, alors que la plupart des gens cherchent à l’éviter avec des illusions, des voiles…

J’ai vu dans cette angoisse un moyen de me ramener à la vie. J’étais très croyant jusqu’à l’âge de 20 ans et suite à des études de biologie et de philosophie, tout cela s’est écroulé. 

Après un an de dépression, j’ai eu cette pensée salvatrice : oui la Vie n’a sans doute aucun sens, mais moi, je vais faire de Ma vie une quête de sens. Dès cet instant, je transformais ce qui causait mon désespoir en une forme d’énergie pure, autonome. L’angoisse du vide devenait un réservoir infini de possible, une source de jubilation. À l’inverse de la religion qui va « catéchiser » la vie, et s’avérer profondément a-métaphysique.

Votre travail semble dicté par trois piliers principaux : l’Afrique, où vous avez vécu et où vous êtes né, la biologie et la philosophie. 

Oui, ce sont trois sources d’inspirations, auxquelles on pourrait ajouter la danse.

Dans Transfiguration, mes mains dansent sur mon visage, comme elles dansent sur la toile et depuis peu, j’essaye de faire doucement danser mon corps, mais de façon encore très « pudique » puisque je n’ai pas eu de formation de danseur .

Vous avez fait un clip avec Mylène Farmer.

Oui, c’était une expérience intéressante. Notamment parce que Mylène Farmer a accepté de jouer le jeu de se couvrir aussi de terre. Et avec Laurent Boutonnat (réaliseur du clip, ndlr), on avait un oeil et une technique hyperperformante pour nous filmer.

Cela a apporté une valeur ajoutée à votre travail, cette « hyper-production » ? 

Je ne pense pas, car le monde du « showbiz » et celui acéré de la performance sont assez éloignés.


Vous avez une nouvelle performance, Lenfermoi, dans laquelle vous courrez dans une roue en criant des paroles. Qu’apporte-t-elle de nouveau par rapport à Transfiguration ?

Il s’agit toujours d’essayer de déstabiliser ce qui constitue l’identité de l’individu, interroger la question de la présence à soi, l’identité du sujet, bref de l’ipséité. Dans Transfiguration, en fait, il apparaît que je ne suis pas mon visage, mais que je me situe bien au-delà. Dans Lenfermoi, si je suis ce que je dis, alors je ne suis pas à ma propre source, puisque les mots que je dis dans cette performance sont des mots que je laisse venir à moi dans une totale improvisation. Ce sont des mots et des phrases que je découvre en même temps que les spectateurs. 

Je veux ici  tenter de mettre à nu le processus par lequel notre identité se constitue. Il semble ici que le moi qui dis « je » est plus un « Soit disant », une simple Tête de lecture.

Le cerveau et ses milliards de neurones s’activent en permanence, alors qu’on ne leur a rien demandé. Voyez comment une idée peut revenir de façon récurrente dans votre tête comme un morceau de musique et que vous ne pouvez vous en libérer. Qui parle quand ça parle ?

Avez-vous de nouveaux projets ? 

J’ai poussé Transfiguration au corps tout entier, en me travestissant en femme. Femme enceinte accouchant, s’ouvrant le ventre, devenant chirurgien et patient. Tout cela il me faut le chorégraphier.

Sinon, je pars dans une semaine à Los Angeles pour participer à un long métrage en tant qu’artiste et acteur. C’est l’histoire d’un personnage qui bien que mort, aspire à redevenir vivant, mais pour reprendre forme humaine doit manger d’autres vivants. Au début du film je suis une entité, sorte de monstre, puis en prenant la vie à d’autre je reprends forme humaine, c’est une peu Transfiguration à l’envers. Mais je ne peux vous en dire plus…

Entretien paru dans aw! Magazine