Biennales, l'histoire de l'art en marche ?

Novembre 2015. La Biennale de Lyon a ouvert ses portes depuis une dizaine de semaines déjà. Dans la Sucrière, l’exposition « La Vie Moderne » de Ralph Rugoff brosse un vaste portrait du monde actuel tout en rétablissant le concept de moderne — au détriment du « post-moderne » qui, lui, serait bien mort. Pour le commissaire : « Qualifier une chose de moderne, c’est l’imprégner d’une aura d’incertitude et suggérer qu’elle est à la fois obsédée par l’Histoire et tournée vers l’avenir. Il me semble que cette ambiguïté évoque parfaitement le caractère changeant des relations actuelles que nous entretenons avec le temps et l’Histoire. » (catalogue de la Biennale)

Au rez-de-chaussée de la Sucrière trône une oeuvre de Céleste Boursier-Mougenot. Aura (2015) est une installation composée d’une batterie à moitié ensevelie sous des noyaux de cerises (retenus par un cerclage en bois) et d'un détecteur d'ondes électromagnétiques. En fonction du taux d’ondes détecté à la Sucrière, des noyaux de cerises tombent du plafond sur la batterie, générant un rythme aléatoire et rendant tangible « l'immatérialité de nos systèmes de communication ».

Soudain, un enfant fasciné par le bruit d’Aura court droit dans l’installation et chute dans les noyaux de cerises. Dans la Sucrière, cette course suspend le temps pendant quelques secondes. Certains visiteurs sont outrés, d’autres s‘amusent de cette candeur. Les vigiles restent figés, ne sachant immédiatement comment réagir — le « mal » étant déjà fait.

L’oeuvre de Celeste Boursier Mougenot est construite en utilisant un hasard mesuré et une interactivité limitée : la probabilité qu’un visiteur déclenche avec les ondes de son téléphone portable le mécanisme de l’installation. L’enfant a donc totalement chamboulé le dispositif de l’oeuvre : là où le hasard devait être contrôlé, il a apporté une dose d’improbabilité, elle-même devenue oeuvre puisqu’elle a modifié l’agencement des noyaux — qui ne devaient pas l’être pour la durée de la biennale.

L’accident est devenu oeuvre. Superbe symbole : la vie, impétueuse et incontrôlable, s’est rappelé à un art qui, au moyen de procédures et de structures, canalisait son impétuosité même.

Ralph Rugoff en poursuivant son essai sur le concept de « moderne » souligne « sa capacité à mettre en doute (…) le nouveau « normal », c’est-à-dire de reconsidérer et d’étudier les relations que nous entretenons les uns avec les autres, avec nos images, avec le monde qui nous entoure et les avancées technologiques, notamment. » La course de cet enfant a donc rajouté une belle touche moderne à la Sucrière.

Aura (2015)  Céleste Boursier-Mougenot Courtoisie galerie Xippas (Paris) et Biennale de Lyon © Blaise Adilon

Aura (2015) 

Céleste Boursier-Mougenot

Courtoisie galerie Xippas (Paris) et Biennale de Lyon

© Blaise Adilon

« Habiter le monde »
La biennale de Lyon en est un symptôme : le « moderne » est à la mode. Par extension, ce sont les discours ayant trait au présent — donc à l’avenir— et aux différentes manières de critiquer et d’analyser le monde— donc de l’habiter—, qui font leur retour dans le monde de l’art et plus particulièrement dans le « circuit des biennales ».

a biennale de Sao Paulo en est un bon exemple. Pensée sous la direction artistique de Jochen Volz, elle aura lieu du 10 septembre au 12 décembre 2016. Son thème, « Incerteza viva [Live Uncertainty] », mettra l’accent sur la notion d’incertitude au XXIe siècle et sur les réponses qu’offre l’art contemporain pour se prémunir contre celle-ci.

En Australie, la biennale de Sydney se tiendra du 18 mars au 5 juin 2016. Sa directrice artistique est Stéphanie Rosenthal, curatrice principale de la Hayward Gallery de Londres depuis 2007. Le titre choisi par Stéphanie Rosenthal est « The future is already here — it’s just not evenly distributed », décliné en septs lieux ou « embassies of thoughts ».

En Europe, Manifesta 11 aura lieu du 11 juin au 18 septembre à Zurich. C’est la première fois qu’un artiste, Christian Jankowski, est curateur de l’évènement. Avec un thème éminemment politique et ironique (« What People Do For Money: Some Joint Ventures »), la biennale sera en adéquation avec son ADN : réagir à la diversité des structures sociales, politiques et géographiques qui coexistent en Europe. Sans surprise, Manifesta 11 s’inspirera cette année d’un contexte marqué par une double crise — financière et migratoire. Pour le centenaire de dada, la biennale réinvestira le Cabaret Voltaire, qu’elle transformera en « Cabaret of the Artists – Guild House Voltaire ».

Toujours en Europe, la biennale de Liverpool aura lieu du 9 juillet au 16 octobre 2016. Sous le commissariat de Sally Tallant, elle rassemblera des artistes comme Rita McBride, Sahej Rahal, Oliver Laric ou Céline Condorelli. La biennale de Berlin, quant à elle, aura lieu du 4 juillet au 18 septembre 2016. Son équipe curatoriale est constituée par le Collective DIS — Lauren Boyle, Solomon Chase, Marco Roso et David Toro.

La 5e Moscow International Biennale for young art prendra place entre le 1er juillet et le 10 aout 2016. Sous la direction de Nadim Samman, elle aura pour thème « Deep Inside ». Selon le commissaire de l’évènement, ce thème est « inspiré par la biologie et les technologies de communication, le brouillage des repères entre les espaces réels et virtuels et la situation écologique actuelle. »

Plus tard, à l’hiver 2017, se tiendra « Manif D’art 8 – Biennale de Québec, au Canada », pour laquelle Alexia Fabre, commissaire principale de l’évènement et Directrice du MAC VAL (Vitry-sur-Seine), a choisi le thème « L’art de la Joie » en écho avec le roman de Goliarda Sapienza. En évoquant sa mission, Alexia Fabre souligne : « L’art est aujourd’hui une force de résistance. Je veux explorer la façon dont l’art est combattu précisément pour cette capacité de résistance, pour la joie qu’il exprime et que les forces fanatiques et obscurantistes de notre monde n’acceptent pas. »

Dans la majorité des cas, le thème de ces biennales aura trait à notre manière d’exister et d’habiter le monde. « Habiter le monde », tel était le titre français (« Inhabit the World ») de la Biennale de Busan (2014) dont Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght (Saint-Paul-de-Vence), était directeur artistique. Reprenant l’exhortation de René Char à « habiter poétiquement le monde », Olivier Kaeppelin avait choisi d’axer son commissariatsur « l’idée d’être à l’intérieur du monde, de comprendre son état et ses évolutions ».

Et le commissaire de préciser sa pensée : « À Busan, nous ne cherchions pas à recréer des utopies, comme les avant-gardes. Nous voulions plutôt construire des micro-utopies, des manières harmonieuses d’habiter le monde et d’aménager le présent. »

Biennale de Sao Paulo © Sao Paulo Bienal Foundation

Biennale de Sao Paulo

© Sao Paulo Bienal Foundation

Géostratégie des biennales
Les biennales sont profondément marquées par leur contexte politique. Il est même passionnant de les analyser d’un point de vue géostratégique. Le commissaire de la 55e Biennale de Venise Okwui Enwezor les considère d’ailleurs comme un « antidote au colonialisme ».

Les exemples de cette imbrication liant les biennales à leur contexte politique sont légion. En 1991, quand l’Afrique du Sud sort de l’apartheid, ses nouvelles élites décident dès 1993 d’organiser une biennale à Johannesburg. Nelson Mandela considérait la culture comme un élément unificateur de la culture sud-africaine. Il souhaitait construire une identité nationale forte, mais également donner au monde une image positive de la Rainbow Nation. La biennale de Johannesburg a eu lieu à deux reprises, en 1995 et 1997.

La Biennale de Sao Paulo, fondée en 1951, a vu le jour dans un contexte de Guerre froide. À cette époque, les États-Unis finançaient le Brésil dans le cadre des politiques d’endiguement — l’Occident craignant que le chef de file des non-alignés ne sombre dans le communisme. Le pays recevait ainsi les financements de l’Alliance pour le Progrès, mais aussi de l’Agence des États-Unis pour le développement international. La RFA joignait ses efforts à ceux des États-Unis, car elle craignait que le Brésil n’établisse des relations avec la RDA. Soutenue par les Occidentaux — par des financements et prêts d’oeuvres — , la Biennale de Sao Paulo offrait tous les deux ans l’occasion, pour les diplomates allemands, de vérifier que l’art socialiste ne s’était pas indûment invité au Brésil ! Pour le Brésil, cette biennale tombait à pic afin de construire son histoire de l’art et asseoir sa puissance culturelle au sein des non-alignés.

Le Politique, de l’enveloppe au contenu
Si le contexte politique a influencé le destin de maintes biennales, leur contenu s’intéressait — jusqu’à un temps assez récent — plus largement à des questions d’ordre artistique, esthétique ou sensible. Encore en 2003, sous le commissariat de Francesco Bonami, la 50e Biennale de Venise avait pour thème : « Dreams and Conflict. The Dictatorship of the Viewer », un titre qui n’est pas sans rappeler Duchamp et son antienne : « C'est le regardeur qui fait le tableau ». En 1998, la 24e Biennale de Sao Paulo se consacrait au thème « Cultural Anthropophagy », une relecture de l’Histoire de l’art selon une perspective brésilienne.

Peut-être cette manière de se questionner a-t-elle été influencée par la documenta 5 (1972), organisée par Harald Szeeman — le « père » des curateurs — sous le thème : « La réalité en question - Les univers iconographiques actuels » ? documenta 5 déclinait le concept de représentation selon trois directions : la réalité effective (Wirklichkeit) de la représentation ; la réalité essentielle (Realität) du représenté ; l’identité ou la non-identité de la représentation et du représenté.

Au-delà de cette interrogation, Harald Szeeman accordait une large place à l’image et à sa réception par le public. En introduisant — plus que personne auparavant — la philosophie, et plus particulièrement l’esthétique, dans le cénacle de l’exposition, il a pu souffler leur forme aux biennales des décennies suivantes. Une forme où l’art parle — avant tout — d’art.

Ces thèmes ayant trait au sensible, à la perception et à une vision autotélique de l’art tendent aujourd’hui à disparaitre. Plus précisément, ils n’occupent plus aussi largement le devant de la scène. Un tournant a été pris en 1993, à la Biennale du Whitney Museum, dont on se souvient aujourd’hui sous le nom de « political biennal ». L’évènement avait mis sous le feu des projecteurs plusieurs artistes au travail éminemment engagé : Pepòn Osorio, Daniel Joseph Martinez, Robert Gober, Glenn Ligon, Lorna Simpson, Kiki Smith, David Wojnarowicz.

Pourtant, il serait erroné d’affirmer que les biennales actuelles sont engagées. Plutôt politiques. Selon Olivier Kaeppelin : « L’art revient à des questions politiques. Pas des questions politiques dans le sens d’un art engagé, mais dans l’idée de changer la polis, de changer la matière et le monde. » Si l’art se politise, c’est dans une interrogation par rapport à notre société, ses valeurs, ses possibles et plus généralement l’analyse de notre rapport au temps, la prise de conscience de la responsabilité de nos actions.

Pour Alexia Fabre : « On ressent dans l’art d’aujourd’hui une inscription forte dans le temps présent, une dimension réflexive par rapport à l’histoire proche et une dimension éminemment prospective. »

Philippe Dagen, dans un article intitulé « La création saisie par le présent » paru au début de l’année 2016 dans Le Monde, ne disait pas le contraire : « Si l’on consent à abandonner les foires pour se rendre dans les expositions et les ateliers, que constate-t-on ? Que l’art actuel parle d’aujourd’hui. Que cet aujourd’hui se nomme Moyen-Orient, islamisme, terrorisme, guerres. Et qu’il envahit l’espace de la création. »

Jesus and Barabbas puppet show (2014) Marvin Gaye Chetwynd Photo: Jan Smaga  Courtoise de l'artiste, Sadie Coles HQ et Biennale of Liverpool

Jesus and Barabbas puppet show (2014)

Marvin Gaye Chetwynd

Photo: Jan Smaga 

Courtoise de l'artiste, Sadie Coles HQ et Biennale of Liverpool

Fin d’une visée autotélique de l’art ?
Pour Alexia Fabre, le constat est clair : « L’art, et c’est perceptible dans les biennales, opère un retour vers l’existentiel. Vu l’état du monde, ce serait une forme de contresens de ne pas opérer ce retour. »

Ce retournement ne provient pas directement des artistes, simplement parce que leur travail n’a jamais tout à fait abandonné sa dimension politique, son approche critique du réel. Selon elle : « Je ne pense pas que ce changement soit lié aux artistes. Ils prennent la mesure du monde depuis très longtemps. Au XXIe siècle, nous avons traversé une période où l’art s’est plutôt envisagé lui-même, notamment sous l’impulsion des commissaires et des critiques. Il fallait en passer par là et les temps étaient moins difficiles — en Occident en tout cas. »

Pour Thierry Raspail, directeur du MAC de Lyon et directeur artistique de la biennale, le constat est similaire, même s’il ne s’accorde pas avec Alexia Fabre sur son origine : « Entre 1963 et 2013, l'art a considérablement élargi ses champs et ses enjeux. Combien d’oeuvres innovantes ont-elles vu le jour, réfléchissant aussi bien sur l’état du monde que la création de nouveaux mondes ? Les artistes des dernières générations s'inscrivent dans ce courant à travers des thèmes transfrontaliers comme l'environnement. Par conséquent, les biennales et institutions, qui par définition accompagnent ces artistes, s'adaptent à cette production à la fois poétique et ‘engagée’. »

Olivier Kaeppelin le martèle : « L’artiste veut dire quelque chose. Il faut l’écouter. » Avant d’ajouter : « C’est peut-être la fin de cette parenthèse de ‘’l’art pour l’art’’ où l’art était autocentré et portait des discours sur lui-même. Cette idée que l’art n’aurait de référence que lui-même est positive dans le sens où elle oblige à une forme qui se tient, mais complètement négative si l’on croit que l’art peut avoir comme sujet lui-même et tout le temps. Cela peut-être un moment de son sujet. Peut-être se termine-t-il ? »

Retour du moderne ou politisation des biennales ? Les deux notions entrent en écho, et posent finalement la même question : l’art cherche-t-il de nouveau à changer le monde ? Pour Olivier Kaeppelin, lucide : « Je ne sais pas si on peut changer le monde. Toutefois, c’est une bonne idée d’essayer ; il ne marche pas toujours très bien. »

Article publié dans Art Media Agency le 22 janvier 2016.