Quai Branly, de la ségrégation au dialogue des cultures

C’est un drapeau américain bien particulier qui flotte à l’entrée de l’exposition « The Color Line, Les artistes africains-américains et la ségrégation » au Musée du Quai Branly - Jacques Chirac. Le Star-Spangled Banner a troqué ses couleurs habituelles pour le noir, le rouge et le vert, les couleurs du Pan-African flag. Le rouge, la couleur du sang que les hommes font couler pour la liberté ; le vert, celle de la nature luxuriante ; le noir, celle des « Africains-Américains » — pour reprendre la terminologie choisie par le commissaire de l’exposition Daniel Soutif. L’œuvre s’intitule African American Flag (1990). Son auteur est David Hammons, l’un des grands représentants actuels de l’art des Africains-Américains aux États-Unis. Elle annonce d’entrée le projet de l’exposition de Daniel Soutif : mener une relecture de l’Histoire que certains Occidentaux se sont accaparée. Et quel projet… L’Histoire a ses zones d’ombre, suivant le prisme avec lequel on l’étudie. L’éclairer est une tâche qui n’est ni facile ni dénuée d’une certaine violence. 

African American Flag (1990) David Hammons © David Hammons

African American Flag (1990)

David Hammons

© David Hammons

L’art des Coons

Le Pan-African flag et ses trois bandes égales rouge noire et verte, a été créé en 1920 par les membres de l’UNIA (Universal Negro Improvement Association) en réponse à la chanson satyrique — le mot est faible — « Every Race Has a Flag but the Coon ». De « coons », il en est souvent question dans l’exposition de Daniel Soutif. L’expression, une contraction de « racoon » (raton laveur) était employé pour dénigrer les Africains-Américains. On la retrouve dans nombre de documents, tracts, affiches, chansons, pancartes, revues… 

« The Color Line, Les artistes africains-américains et la ségrégation » dévoile en tout 600 œuvres et objets dans un parcours allant de 1865, année marquant la fin de la Guerre de Secession à 2014. Tout le spectre historique est balayé : des lois Jim Crow au Civil Right Act ; du Black Power au panafricanisme. « C’est une exposition-fleuve, comme Alain Soutif sait les faire », déclare Diane Turquety, son assistante. Ce parcours chronologique est ponctué de quelques focus thématiques portant notamment sur les héros sportifs noirs, la question des lynchages — section qui donne froid dans le dos — ou le cinéma noir des années 1920-1940. 

Face à ces documents d’archives, plus de cinquante artistes sont représentés : les premiers à avoir obtenu une reconnaissance de leur vivant, comme Robert Scott Duncanson (1821 - 1872) qui peignait dans le goût de l’École de l’Hudson ou Henry Ossawa Tanner (1859 - 1937) dont plusieurs portraits sont exposés ; des profils atypiques comme Robert Thompson (1937-1966) qui a fréquenté la Beat Generation et qui reprenait les compositions des maîtres anciens avec figures stylisées et aplats colorés dans des scènes d’une rare violence ; des artistes plus contemporains et reconnus comme Jacob Lawrence, David Hammons, Aaron Douglas à qui l’on doit plusieurs des chef-d’œuvres exposés dans l’exposition ou évidemment Jean-Michel Basquiat figurent également parmi les choix de Daniel Soutif. 

Portrait of Booker T. Washington (1917) Henry Ossawa Tanner © Des Moines, State Historical Museum of Iowa

Portrait of Booker T. Washington (1917)

Henry Ossawa Tanner

© Des Moines, State Historical Museum of Iowa

Ecrire l’Histoire

De nombreux noms sont inconnus. « Ce projet nous tenait à cœur car il représente une période des États-Unis encore méconnue, autant sur le plan historique qu’artistique », explique Stéphane Martin, président de l’institution. Face aux stars de l’art américain d’après-guerre que sont les Pollock, les Rothko ou les Willem de Kooning, qui présentaient le visage que les États-Unis souhaitaient montrer hors de leur territoire, ces artistes restent encore marge. On a pu voiréclore dans les années 1970 et 1980 quelques rétrospectives pour une poignée d’entre eux, mais une enquête aussi fouillée en Europe avec un spectre temporel de 150 ans est inédite.

La volonté de Daniel Soutif était aussi de sortir des icônes habituelles de la lutte contre la ségrégation que sont Rosa Parks, Malcolm X ou Martin Luther King. D’ailleurs, le commissaire d’exposition offre une bonne partie de son exposition à une figure aussi méconnue que fascinante, W.E.B. Du Bois. En 1900, pendant l’Exposition universelle de Paris, ce professeur d’Université à Atlanta avait dévoilé un vaste projet d’enquête mêlant photographies, brochures et diagrammes — « d’une beauté moderniste » pouvait-on entendre dans l’exposition — dévoilant avec neutralité les conditions de vie des Africains-Américains aux États-Unis. Des diagrammes qui permettent par exemple de constater qu’en 1860, 99 % des Africains-Américains étaient illettrés — 60 % en 1899. Sans opposer la violence à la violence, W.E.B Du Bois se contentait d’évoquer des faits, selon l’antienne « différent mais séparé ». Daniel Soutif lui rend un hommage vibrant. 

Un sujet « dans l’air du temps » 

Revenons en au projet. Découvrir ce qui a été caché ; révéler ce qui peut revenir. « Le sujet est douloureusement d’actualité, explique Helene Fulgence, directrice du développement culturel au Quai Branly. La question de ligne de couleur s’est reposée avec une acuité accrue ces derniers temps. » La Color Line, l’expression est apparue en 1881 sous la plume de Frederick Douglass dans The North American Review, désignait à l’origine l’inertie existant dans la ségrégation des Africains-Américains après l’abolition de l’esclavage en 1877. Pour Diane Turquety, « cette notion est complexe ; elle a été récupérée idéologiquement. » 

« Le projet de cette exposition est ancien, poursuit Stéphane Martin. Nous avons mis cinq ans à le réaliser, il s’inscrit dans un temps long. » L'idée a germé avec l’élection de Barack Obama à la tête des États-Unis. Pour Hélène Fulgence, « la présidence d’Obama a initié une réflexion sur le sujet. C’est dans l’air du temps. C’est un sujet que tout le monde a abordé en même temps. » 

Conséquence pragmatique, mais dommageable : « Beaucoup de prêts nous ont été refusés ! » En tout, 500 demandes sont parties du Quai Branly, pour une centaine de réponses positives. Une soixantaine de prêteurs dont 98 % proviennent des États-Unis. Autre absence de l’exposition, les sculptures. Elles sont peu nombreuses, notamment pour des questions de logistiques et de coûts. 

Toutefois, il n’en fallait pas plus pour que « The Color Line, Les artistes africains-américains et la ségrégation » offre à ses visiteurs de nouveaux horizons, historiques, politiques, artistiques.  Diane Turquety le concède, « le monde culturel et institutionnel demeure très conservateur. Notre position par rapport à l’histoire évolue sur un temps très long et j’espère que nous avons apporté notre modeste contribution à cela. »

 

Condition Report (2000) Glenn Ligon Courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York, Regen Projects, Los Angeles, and Thomas Dane Gallery, London

Condition Report (2000)

Glenn Ligon


Courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York, Regen Projects, Los Angeles, and Thomas Dane Gallery, London

« The Color Line, Les artistes africains-américains et la ségrégation »

Musée du Quai Branly - Jacques Chirac

Jusqu’au 15 janvier 2017

Article publié dans Art Media Agency en décembre 2016