Un « Charleroi effect » ?

Les surnoms survivent parfois la réalité qu’ils dépeignent. Charleroi, « ville la plus moche du monde », l’est-elle encore ? Depuis qu’elle a obtenu ce titre d’un magazine hollandais, en 2009, la municipalité et diverses initiatives privées ont mis les mains dans le cambouis — et à la poche — pour redonner son lustre à la cité belge. 

Charleroi a rayonné pendant les heures de gloire de l’ère industrielle, d’abord avec les mines de charbon, puis grâce à la fabrication du verre et de l’acier, mais aussi aux industries chimiques et mécaniques. Si la population a été multipliée par sept entre 1800 et 1900, la désindustrialisation a provoqué l’exode de 35.000 habitants, sur une ville qui n’en compte plus que 200.000. La gueule de bois est sévère ; la ville porte encore les stigmates de ce développement, aussi rapide que son effondrement. 

À dix années d'écart, Charleroi est touchée par des problématiques similaires à celles de Bilbao. Cependant, la ville emprunte une autre voie que sa consœur espagnole, moins tributaire d’un geste architectural fort. Il s’y dessine une stratégie double. D’une part, créer un maillage culturel et urbanistique apte à redonner un souffle à la ville. D’autre part, sauvegarder et valoriser son patrimoine industriel. 

Que reste-t-il de l’effet Bilbao ? 

Depuis l’intégration réussie du Musée Guggenheim dans un écosystème en désuétude, on nous a rebattu les oreilles avec l’ « effet Bilbao ». Il faut dire que la stratégie s’était montrée payante.  D’après le Financial Times, entre 1997 et 2000 soit ses trois premières années d’activité, le Guggenheim Bilbao avait généré 500 M€ de retombées économiques en accueillant près de quatre millions de visiteurs. 

Pourtant, la greffe n’a pas toujours aussi bien pris et la stratégie consistant à intégrer un geste architectural fort en même temps qu’une locomotive culturelle dans un espace à (re)vitaliser a aussi essuyé des échecs. L’Ordos Art Museum (Chine), le superbe musée de MAD Architects terminé en 2011 dans la ville fantôme d’Ordos en est un exemple. Le musée de MAD Architects était intégré dans un projet plus vaste, décidé par les autorités locales, celui du « New Ordos » dans lequel Herzog & De Meuron et Ai Weiwei avaient par exemple crée cent maisons. Un projet dont le montant s’est élevé à 6 milliards de dollars consistant, en gros, à ériger une ville dans le désert de Gobi. Un échec total. 

Ordos Art Museum  © MAD Architects

Ordos Art Museum 

© MAD Architects

Cette stratégie est moins en fête aujourd’hui. Les coûts exorbitants de ces structures dans une période de récession font grincer des dents,  tout comme les « starchitects ».  L’ouverture du Louvre Abu Dhabi par Jean Nouvel a été retardée jusqu’en décembre 2016 — à l’origine l’ouverture du musée était prévue pour 2011. De son côté, le Guggenheim Helsinki est en pleine crise puisque la municipalité vient de rejeter le nouveau plan de financement du musée dans un feuilleton qui flaire de plus en plus le mélodrame. 

Et cette année, le prix Pritkzer — souvent appelé le « Nobel d’Architecture » — a été remis à Alejandro Aravena; architecte chilien qui était aux commandes de la Biennale d’architecture de Venise cette année. Alejandro Aravena, malgré quelques échecs, est un architecte du durable, des matériaux pauvres, des sociétés en péril. Ce symbole, puisqu’il en est un, est le signe d’une société qui cherche à trouver des voix plus justes d’urbanisme et d’architecture.

D’autres voies ? 

Charleroi a fait ce choix. Celui d’un développement plus prudent, moins éclatant. Assez clairement, on distingue la volonté de créer un maillage culturel fort, intégré à un tissu urbain en mutation.   Moins architectural, plus urbanistique — même si l’intégration du Guggenheim à Bilbao ne s’était pas faite ex nihilo mais était accompagnée d’un plan de rénovation urbaine. 

« 25 % du centre-ville va être reconstruit », souligne Jean Yernaux, architecte carolo et urbaniste de la ville pendant près de cinq décennies. « La volonté est bien de profiter des effets bénéfiques de la culture, mais sans recourir à un geste architectural unique risquant d’être un gouffre financier ingérable pour la municipalité. » Les yeux sont braqués vers Helsinki. 

« Nous ne faisons pas tabula rasa » 

« Nous avons un patrimoine à faire-valoir. Nous ne faisons pas tabula rasa », poursuit l’architecte. Cet héritage, certaines métropoles comme Berlin sont parvenues à le révéler. Les paysages carolos sont encore ceux du « Pays Noir » tombé en désuétude. Paradoxalement, ce n’est pas noir, c’est marron ; les carreaux des vitres sont cassés et les hangars vides. Les cheminées sont éteintes et les terrils dessinent autant de mamelons dans la ville. Pourtant, ce panorama n’est pas si affreux. Charleroi offre plusieurs spots de choix pour les amateurs d’urbex et ses carcasses de ferraille marron ne manquent pas de charme. Il en faut peu pour qu’elles deviennent des lieux de vie, comme le Rockerill, cette salle de concerts et d’expositions installée en 2010 sur le site des anciennes forges de la Providence des usines Cockerill.

Le Rockerill © Rockerill

Le Rockerill

© Rockerill

Plus au centre, on trouve Quai 10, un musée dédié à l’image animée et interactive. Il comprend des salles de projection, un espace d’exposition, une pépinière d’entreprises. Quai 10 vient juste d’ouvrir ses portes après sept ans de travaux et la rénovation d’un vieux bâtiment de la Banque Nationale de Belgique. Coût du projet : 18 M€ financés à 40 % par l’Union européenne, 50 % par la Wallonie et 10 % par la ville. Michail Bakolas, son directeur, est plutôt enthousiaste sur le projet de la ville : « Ne plus faire circuler les biens, mais les idées. » 

Culturellement non plus, Charleroi ne fait pas tabula rasa, puisque la ville s’appuie sur des infrastructures intéressantes, dynamiques et dotées de moyens. D’abord le musée de la Photographie. Un fonds important comprenant 80.000 tirages et trois millions de négatifs installé dans un ancien carmel qui s’est doté en 2008 d’une nouvelle aile afin de proposer des expositionsplus contemporaines. Le parcours du musée offre une belle plongée dans l’histoire de la photographie. À côté des vitrines d’appareils, un parcours chronologique qui dévoile aussi bien des daguerréotypes que des tirages de Talbot, Muybridge, Nadar, Brassaï, Cartier-Bresson, jusqu’à des photographes plus contemporains, comme Francesca Woodman.

Musée de la Photographie © Gina Santin

Musée de la Photographie

© Gina Santin


On y trouve aussi le BPS22, un fourmillant centre d’art. Installé dans un grand hall industriel de verre érigé lors de l’Exposition industrielle et commerciale de 1911, le BPS22 a été inauguré en 2000 puis rouvert en 2015 après un an et demi de rénovations pour se greffer sur Mons 2015. Il propose une programmation assez cutting edge. Pour l’un des responsables du musée, Fabien de Reymaeker, « nous montrons aussi bien l’art contemporain que les arts non officiels, le but étant de traiter des questions de société. » Le musée dispose d’un fonds de 6.000 oeuvres rassemblant les artistes belges les plus reconnus à l’instar de René Magritte, Jan Fabre ou Wim Devoye mais aussi des stars internationales comme Andy Warhol, Cindy Sherman ou Kendell Geers. Jusqu’au 22 janvier, le BPS22 accueille deux expositions. La première, « Panorama » revisite le genre du paysage à l’ère contemporaine à partir des collections du musée. La seconde, « Metamorphic Earth » est une installation vidéo immersive du duo Gast Bouschet et Nadine Hilbert.

Le Musée des Beaux-Arts de Charleroi, enfin, possède des travaux des grands artistes belges comme James Ensor ou Félicien Rops, mais aussi une vaste fresque de Magritte, La Fée Ignorante (1957). À côté de cela, la ville dispose de nombreux festivals comme la Biennale Charleroi danse ou le Festival Bis-Arte ou son Carnaval. 

Metamorphic Earth BPS22, 2016 © Gast Bauschet & Nadine Hilbert 

Metamorphic Earth

BPS22, 2016

© Gast Bauschet & Nadine Hilbert 

Et le Street Art dans tout cela ? 

Depuis quelques années, Charleroi se voyait bien changer de titre et passer de « ville la plus moche du monde » à « capitale du street art ». Malheureusement, la seconde biennale d’art urbain de Charleroi, « Asphalte2 », qui s’achèvera le 1er janvier 2017, n’a pas le lustre de la première. Peut-être parce que la programmation artistique est passée des mains du BPS22, et plus particulièrement celles d’Alice van den Abeele et Raphaël Cruyt, à la mairie. Le cru 2014 avait vu des artistes comme Invader, Boris Steve Powers, Sixe Paredes, Maya Hayuk, Hell'O Monsters, Huskmitnavn ou Poch investir les murs de la ville. Cette année le street art a laissé sa place à une programmation plus évènementielle. 

C’est avec deux campagnes de graff menées dans les années 1990, l’« Urban dream », et la biennale Asphalt, que Charleroi se voyait devenir « capitale du street art ». La ville abonde de fresques, mais il faudra voir faire plus en 2018 pour redonner une substance à ce qui s’approche aujourd’hui plusde l’appellation marketing. 

Bref, après plusieurs années d’incurie budgétaire et politique, la ville semble s’être dotée de nouvelles autorités compétentes et dynamiques. La culture a-t-elle les moyens d’être cette locomotive qui relancera aussi bien la démographie que l’économie de la ville ? Le « Charleroi effect » sera-t-il possible sans geste architectural fort, apte à donner une identité à la ville dans le concert des villes internationales ? Les prochaines années seront riches en enseignements.

« Charleroi, relève-toi ! », comme on peut l’entendre parfois dans les propos de ses habitants. 

Urban Dream, détail © Gina Santin

Urban Dream, détail

© Gina Santin

Article publié dans Art Media Agency en décembre 2016.