100 ans de dada

Février 1916. L'Europe est déchirée par la guerre. La Grande Boucherie, héritée de querelles séculaires, voit couler le sang des hommes, de leurs sociétés et de leurs idéaux. La presse ressasse, hurle tous les jours son flot de nouvelles mortuaires, à peine adouci par le filtre usé de la propagande. 

À l'abri des affres d'une guerre qu'ils n'avaient pas choisie, un groupe d'adolescents, ou plutôt de jeunes adultes, choisit de tourner le dos à la morosité et à l'horreur ambiantes. Ils se retrouvent au Cabaret Voltaire, formé par le metteur en scène Hugo Ball et sa compagne Emmy Hennings, danseuse, poétesse et auteure. Ces derniers invitent les jeunes artistes vivant à Zürich à participer aux spectacles de leur Cabaret, et ils sont plusieurs à répondre présent : Tristan Tzara, âgé de 20 ans en 1916, Hans Richter, 28 ans, Richard Huelsenbeck, 24 ans, Marcel Janco, 21 ans, ou Jean Arp, l'aîné, 30 ans. Tous sont issus de milieux relativement aisés, pour ne pas dire bourgeois. Ils sont cultivés, mais ils voient l'énergie de leur jeunesse sacrifiée par cette Guerre qui n'en finit pas.  

Ce gaspillage, ils ne le souhaitent pas. Le 8 février 1916, Tristan Tzara feuillette un dictionnaire Larousse et avec un coupe-papier ouvre une page au hasard et tombe sur le mot « dada ». Il est troublé et fasciné par ce terme proche de l'onomatopée, si simple, si enfantin, et surtout si global. Dada désigne aussi bien, en français, une idée entêtante qu'un cheval de bois, il se réfère en anglais au père, et à la nourrice en hongrois. Selon la légende — il y en a d’autres —, c'est ainsi que serait né dada, et cette Genèse, aussi bien que l'équivoque et l'étrangeté de ce terme, suffit à elle seule à conférer à dada un manifeste. Dada sera absurde, libre et novateur. 

Marcel Janco se souvient : « Dada nous l'avions déjà dans la peau, depuis toujours, mais de façon bien différente. C'est bien Larousse en main que, dans un café de Zürich, le mot fut découvert et investi de tout son pouvoir. » (Dada, monographie d'un mouvement)

  Le rossignol chinois  (1920)  Max Ernst  Musée de Grenoble   © 2016 ProLitteris, Zurich

Le rossignol chinois (1920)

Max Ernst

Musée de Grenoble 

© 2016 ProLitteris, Zurich

La liberté comme principe

Dans le Cabaret Voltaire, durant plusieurs mois, ce groupe, maintenant doté d'un nom et d'un programme, ne cesse de se donner en représentation, en mettant la liberté au centre de ses préoccupations. Quand l'Europe s'éreinte à guerroyer, ces jeunes artistes souhaitent s'amuser, danser, lire leur poésie et montrer leurs oeuvres. Bref, créer. Leur action se rapproche d'un « art global », mêlant musique, théâtre, danse et arts plastiques, mais où l'improvisation occupe une place importante.  

Très rapidement, Dada devient complexe, vindicatif, angoissé et surtout angoissant. Pour Tristan Tzara : « Dada place avant l'action et au-dessus de tout : le doute. Dada doute de tout. Dada est tatou. Tout est Dada. Méfiez-vous de Dada. »

Justement, les autorités s'en méfient et voient d'un mauvais œil le chahut créé par ces jeunes à l'esprit trop libre, ces jeunes coupables de trop s'amuser dans le contexte solennel de la guerre. En juillet 1916, le Cabaret Voltaire ferme ses portes pour tapage nocturne et … tapage moral. 

  La plus belle statue d‘Amérique  (1920)  Man Ray  Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam  © Man Ray Trust / 2016 ProLitteris, Zurich

La plus belle statue d‘Amérique (1920)

Man Ray

Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam

© Man Ray Trust / 2016 ProLitteris, Zurich

Dada international

Qu'à cela ne tienne, dada était né. Et le mouvement n'a pas tardé à s'essaimer aux quatre coins du monde. D'abord à New York, propagé par Marcel Duchamp, Francis Picabia et le photographe Man Ray. Ils y publient la revue 291, subversive, mais éphémère, le succès escompté n'étant pas au rendez-vous. Marcel Duchamp y présente également Fontaine à l'Armory Show de 1917, également refusé du Salon. « Dada ne peut pas vivre à New York » déclareront-ils à leur retour. 

C’est aussi en Allemagne que se propage dada, peu avant la fin de la guerre. Trois foyers émergent. D'abord à Berlin, où Raoul Hausmann et Hannah Höch « inventent » — comme ils le revendiquent — la technique du photomontage et où Hausmann prononce ses « poésies phonétiques ». Le « dadasophe », comme on le surnommait, déclamait des poèmes « bruitistes », composés d'onomatopées et de syllabes, et associait ces sons à une gestuelle appuyée et à l'esthétique de la typographie. À Cologne, sous l'impulsion de Max Ernst et Jean Arp, et à Hanovre, dada fait également des émules. 

Mais c'est surtout à Paris que déménage le mouvement, dans les valises de Tristan Tzara qui abandonne Zürich en 1920. Dans la capitale française, Francis Picabia, Man Ray et Tzara se lient d'amitié — parfois éphémère — avec André Breton, Paul Eluard ou Louis Aragon. 

La négativité : la marque dada

De quoi enfanta cette liberté frénétique que dada plaçait au firmament ? Principalement, du hasard et de l'absurde. La Guerre en était la preuve : conférer trop de sens à l'Histoire et aux événements était dangereux. En fait, même si les journalistes s'évertuaient à répéter le contraire, pour dada, c'est le monde dans sa globalité qui n'a pas de sens. À ce jeu-là, le hasard devient logique. 

Jean Arp déchirait des morceaux de papier et les fixait sur une toile dans la position à laquelle ils avaient glissé. Tristan Tzara conseillait aux jeunes poètes de remplir des sacs de coupures de journaux, et de créer leur prose en tirant aléatoirement du sac les coupures. D'ailleurs, ce dernier déclarait dans son Manifeste : « Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises et à jamais incomprises. » 

Le groupe, international, avait des variantes et ce n'est pas de la même manière qu'il considérait son programme : en Allemagne, le discours était plus politisé, en France, sous l'impulsion de Breton, dada a progressivement glissé vers le surréalisme. 

Cependant, en se plaçant à dessein dans l'équivoque et la tenue de discours abscons, en jouant la provocation permanente et en cultivant un esprit mutin et caustique, dada a introduit dans l'art la notion de négativité : non-art et non-sens.

Surtout, dada, en mêlant les arts de la scène et du spectacle, à la poésie et aux créations visuelles a fait tomber les barrières. Sa lutte contre les codes, sa véhémence et son aspect profondément anti-culturel n'a eu de cesse de se placer à rebours de la société, de ses codes, du nationalisme, de la guerre. LHOOQ de Marcel Duchamp était un véritable crachat projeté à l'art et à ses institutions, avec un humour que l'on a rarement retrouvé dans l'art depuis. 

Pas de sens chez dada, ni de communication, mais une liberté fluide d'assemblage, d'association d'images et de sons. L'art y naissait de la libre rencontre de l'inutile et du non-sens. 

Mais poser la liberté comme principe finit souvent par apparaître comme sa plus grande négation. Dans les années 1920, dada s'est peu à peu essoufflé, sous le poids de ses contradictions et des mésententes, parfois violentes, agitant ses membres. À Paris, André Breton a tiré dada vers sa conception de l'art et a finit par le dissoudre dans le surréalisme. Il écrira plus tard, dans Les Pas Perdus : « Dada, bien qu'il eût eu, comme on dit, son heure de célébrité, laissa peu de regrets : à la longue, son omnipotence et sa tyrannie l'avaient rendu insupportable. »

  Portrait de Tristan Tzara  (c. 1920)  Artiste inconnu   Collection Chancellerie des Universités de Paris, Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris

Portrait de Tristan Tzara (c. 1920)

Artiste inconnu

Collection Chancellerie des Universités de Paris, Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris

Redécouvrir dada ? 

Voici ce qu'a laissé dada : un héritage puissant et ce malgré son mépris pour les conventions du monde de l'art. Même si les artistes dadas ont prôné l'anti-art, leurs œuvres ont ouvert de nouvelles brèches dans lesquelles se sont engouffrés nombre d'artistes : les photo-collages de Raoul Haussmann, l'intégration paradoxale de l'anti-art dans le champ artistique, et plus globalement celle du concept de négativité,  et le mélange des pratiques.

Dans une actualité qui croule sous le poids du sens, dada a une contemporanéité forte et ce centenaire est l’occasion de le redécouvrir. 

Premièrement à Zürich, évidemment où le Kunsthaus met les petits plats dans les grands. Le musée organise le 13 février 2016 un « grand bal masqué dada » avec concours de costumes déjantés et DJ-set. Plus sérieusement, le musée a pris de vastes mesures afin de protéger et diffuser les 720 documents historiques et œuvres d’art dada qu’il possède : peintures, sculptures, photographies, et surtout travaux sur papier, lettres, notes, livres, revues, annonces, affiches et manuscrits, très fragiles car créés avec du papier de piètre qualité — dans un contexte de guerre. Tous les documents et travaux sur papier du Kunsthaus Zürich vont être numérisés et en partie restaurés, puis rendus accessibles sur Internet. Surtout, du 5 février au 1er mai 2016, le Kunsthaus Zürich présente « Dadaglobe Reconstructed », la reconstitution du projet légendaire de Tristan Tzara. C’était quoi dadaglobe ? L’anthologie qui aurait dû porter dada au Panthéon, via la contribution de poètes et artistes aussi connus que Hans Arp, Johannes Baargeld, Constantin Brancusi, Jean Crotti, Max Ernst, Hannah Höch, Francis Picabia, Man Ray ou Sophie Taeuber. Mais suite à des difficultés d’ordre financier et des problèmes d’organisation, le livre n’est jamais paru. 

L’exposition « Dadaglobe Reconstructed » posera ensuite ses valises à New York, au Museum of Modern Art (MoMA) du 12 juin au 18 septembre 2016. Le MoMA n’est pas en reste puisqu’il devrait également accueillir une grande rétrospective consacrée à Francis Picabia à partir de novembre 2016. 

En France, les réjouissances ont déjà commencé puisque le Musée de Strasbourg accueillait jusqu’au 17 janvier la première grande rétrospective consacrée à Tristan Tzara — « Tristan Tzara, l'homme approximatif ». Du 27 février au 12 juin, le musée départemental d'art contemporain de Rochechouart présentera l’exposition « Raoul Hausmann, Dadasophe. De Berlin à Limoges ». Le Salon de Montrouge a également décidé de mettre la main à la pâte en mettant le Cabaret Voltaire à l’honneur durant son édition 2016. Au programme, une exposition et une programmation de performances et projections. 

Enfin, dada dépasse les frontières physiques pour squatter le Net. Comment ? Avec le projet digital Dada-Data, porté par Anita Hugi, David Dufresne, se déclinant en moments d' « hacktions publiques » et en anti-musée web. Pas de doute, dada est bien vivant. 

Article publié chez Art Media Agency, le 14 février 2016.