Le Prince au Fort

Entre Milan et Turin, perché sur un promontoire rocheux du Val d’Aoste, le fort de Bard accueille depuis 2006 une ambitieuse programmation culturelle. Expositions, représentations théâtrales, et concerts donnent une vie particulière à cet imposant fort, commandé à l’architecte militaire François-Antoine Olivero au début du XIXe siècle par les Souverains de Savoie, qui craignaient une invasion de la France. Autre temps, autres moeurs. Le Fort de Bard est aujourd’hui un lieu de paix et de dialogue. Il inaugurera d’ailleurs au printemps 2016 son « Musée des fortifications et des frontières », prenant les Alpes comme laboratoire afin d’analyser la richesse des relations humaines que créent les frontières, entre guerre et paix, partage et craintes, échanges et crispations.

Une exposition : « Golden Age »
Au sein de cette riche programmation, le fort de Bard accueille — en partenariat avec la collection du Prince de Liechtenstein (Vienne) — jusqu’au 2 juin 2016 l’exposition « Golden Age », un vaste aperçu de la collection Hohenbuchau, faisant depuis 2007 l’objet d’un dépôt permanent au sein de la collection du Prince de Liechtenstein. Sur les 114 oeuvres exposées, 98 proviennent de cette collection, rassemblée par les époux Renate et Otto Fassbender depuis les années 1970. Qu'y retrouve-t-on ? Principalement, la peinture hollandaise et flamande du XVIIe siècle. Bref, la peinture du Siècle d'or néerlandais.

Avec un accrochage mêlant approches historique et thématique, l’exposition fait ressurgir les différentes strates qui ont composé le siècle d’or hollandais, en dévoilant scènes historiques, portraits, peintures de genre, paysages et, bien sûr, natures mortes.

L’exposition s’ouvre sur Peter Paul Rubens et Anthonis van Dyck, pères du Baroque néerlandais, notamment avec un Portrait de l’artiste Caspar de Crayer (1634-35) où Van Dyck déploie toute la grâce et la volupté de sa touche.

      Portrait   de l’artiste     Caspar de Crayer  (  1634/35)   Anthonis van Dyck  © Hohenbuchau Collection / Liechtenstein. The Princely Collections, Vienna. 

 

Portrait de l’artiste Caspar de Crayer (1634/35)

Anthonis van Dyck

© Hohenbuchau Collection / Liechtenstein. The Princely Collections, Vienna. 

Le maniérisme flamand est bien représenté. Introduit par Karel van Mander après un voyage en Italie, ce courant s'est développé en Flandre dans la seconde partie du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle. Les corps sont en tension, les couleurs plus acidulées, le mouvement plus prégnant. Les tableaux sont signés Van Alsloot, Hendrick de Clerck, Cranach l’Ancien ou Roelant Savery. Figure également une curieuse toile de Jan Mandyn, La Tentation de Saint Antoine, qui n'est pas sans rappeler l’univers fantasmagorique de Jérôme Bosch. On y voit Saint Antoine, retiré en Égypte, et en proie aux visions extatiques que lui impose le Diable.

Plus austère, la peinture réaliste d’Utrecht, nourrie par l’influence du Caravage, est illustrée par Gerard van Honthorst ou Hendrick ter Brugghen. C'est le retour des portraits, avec figures en buste, fond gris ou marron et palette réduite. Plus guilleret, un tableau d’Hendrick Ter Brugghen montrant un homme joyeux avec son chien le léchant affectueusement.

La nature morte, genre le plus populaire en Hollande au XVIIe siècle, est évidemment bien représentée dans la collection Hohenbuchau. Banquets, scènes de chasse et bouquets sont autant d’occasions de peindre l’abondance, le faste et grâce aux couleurs, de faire honneur à cette peinture à l’huile si lumineuse inventée dans les Flandres quelques siècles auparavant. Parmi ces tableaux, les bouquets de Jacob Marrell illuminent l'exposition. Entre naturalisme et virtuosité technique, on y retrouve cette conception flamande de l’image, héritée du mouvement religieux de la devotio moderna, qui découvre le visible pour atteindre l’invisible, encourage à se concentrer sur l'image en tant qu'instrument de contact avec l’au-delà. Ces fleurs-là ne sont pas de simples fleurs.

   “Bravo”   qui     rit     avec   son   chien  (  1628)    Hendrick Ter Brugghen    © Hohenbuchau Collection / Liechtenstein. The Princely Collections, Vienna. 

“Bravo” qui rit avec son chien (1628)

Hendrick Ter Brugghen

© Hohenbuchau Collection / Liechtenstein. The Princely Collections, Vienna. 

Suivent les paysages, avec des oeuvres d’Allart van Everdingen ou Jacob van Ruisdael, et surtout les scènes de genre. Deux tableaux de Gérard Dou émergent, malgré leur faible taille : Une femme endormie et La Cave à Vin. Minutieux et d'une grande élégance formelle, ces deux petits tableaux sont symptomatiques de la production de ceux que l'on appelait les « fijnschilders », ou peintres précieux. Ces peintres produisaient avec une grande virtuosité technique des scènes de genre, de petits formats, représentant la vie dans toute sa simplicité. Dans les tableaux de Gérard Dou, la pénombre est triomphante, seulement perturbée par de faibles sources lumineuses d’où émergent visages, reflets et perspective.

Ainsi, « Golden Age » retrace en quelques grandes étapes ce que fut le siècle d’or néerlandais. À cela, Johan Huizinga, ce fils spirituel de Jacob Burckhardt, aurait peut-être répondu : « Cette expression d'Âge d'Or ne veut rien dire. […] S’il faut donner un nom à notre période de prospérité, qu'on l'appelle plutôt Bois et Acier, Poix et Goudron, Couleur et Pigments, Audace et Piété, Esprit et Imagination. » (Nederlands beschaving in de zeventiende eeuw, 1941) Tout cela se retrouve dans « Golden Age », mais peut-être le titre de l’exposition aurait-il alors été trop long.

Article publié dans Art Media Agency, le 14 février 2016.