Cy Twombly, le peintre de l’Olympe au Centre Pompidou

C’est par un heureux hasard de calendrier que devait commencer l’exposition Cy Twombly à la fin du mois de novembre 2016. D’un côté de la Manche, Rauschenberg, de l’autre « TW », comme le surnommait Roland Barthes. Les deux amants, les deux compagnons, célébrés le même jour par l’ouverture de leur rétrospectives respectives. Le premier à la Tate (Londres), le second au Centre Pompidou (Paris). 

L’impact de Robert Rauschenberg a été déterminant dans la carrière de Cy Twombly ; c’est lui qui l’a incité à s’inscrire au prestigieux Black Mountain College (Caroline du Nord), puis c’est avec lui que Cy Twombly a parcouru l’Europe et l’Afrique du Nord pour la première fois en 1952. 

School of Athens (1961) Cy Twombly © Robert Bayer, BILDPUNKT AG, Munchenstein 

School of Athens (1961)
Cy Twombly


© Robert Bayer, BILDPUNKT AG, Munchenstein 

De Lexington à Rome

C’est à cet instant, le basculement de l’histoire pour le jeune Twombly, que démarre la rétrospective du Centre Pompidou. Son commissaire, Jonas Storsve, explique : « Il s’agit de la première rétrospective totale consacrée à Cy Twombly, allant de 1951 à son décès, survenu en 2011. » 

C’est par les premières expérimentations du peintre, du début des années 1950, à la peinture industrielle visqueuse blanc-crème creusée par des annotations à la mine de plomb que commence l’exposition ; des oeuvres marquées par l’économie de moyen. À cette époque, Cy Twombly vit encore à Lexington (Virginie), avant de s’embarquer pour le Black College et l’autre rive de l’Atlantique.

Il faut attendre la fin des années 1950, voire le début des années 1960 pour que la couleur apparaisse franchement dans le travail de Twombly, conséquence de son abandon de la peinture industrielle pour des couleurs en tube, moins fluides. « C’est une époque très charnelle dans l’oeuvre du peintre, les tableaux l’expriment eux-mêmes », souligne Jonas Storsve. Twombly vient alors de s’installer en Italie, où il doit demeurer près de quarante ans. Les thèmes choisis se précisent, marqués par son environnement immédiat et ses lectures. « Cette époque se place sous le règne d’Eros, rejoint par Thanatos peu après. » School of Athens (1961) et Dutch Interior (1962) expriment cela. C’est aussi une période d’évocations subtiles et savantes, d’abord à ses pairs peintre, Poussin ou Miró, mais aussi à la littérature, Goethe, Hérodote, Homère, Horace, Keats, Mallarmé, Ovide, Rilke, Sappho, Spenser, Virgile ; tous sont cités par Twombly. 

Thanatos apparait avec le premier cycle consacré à la guerre de Troie et à Achille : Achilles Mourning the Death of Patroclus (1962) et The Vengeance of Achilles (1962). Les deux toiles sont exposées l’une face à l’autre. 

Achilles Mourning the Death of Patroclus (Achille pleurant la mort de Patrocle) (1962) Cy Twombly © Centre Pompidou / P.Migeat / Dist. RMN-GP 

Achilles Mourning the Death of Patroclus (Achille pleurant la mort de Patrocle) (1962)
Cy Twombly

© Centre Pompidou / P.Migeat / Dist. RMN-GP 

Trois cycles fondamentaux

On l’a compris, le parcours de l’exposition est chronologique. Pour Jonas Storsve, « cette rétrospective, très classique dans sa forme, s’articule autour de trois cycles majeurs du peintre, jamais dévoilés en France ». 

Le premier, Nine Discourses on Commodus (1963), conservé au Guggenheim Bilbao Museo, est composé de neuf panneaux gris, traversés de rayures, griffonnages et lignes frénétiques blanches et rouges. Il s'inspire de la cruauté, de la folie et de l'assassinat de l'empereur romain Aurélien Commode (161–192 de notre ère) et l’emploie comme métaphore des années 1960, alors que viennent de survenir coup sur coup la crise des missiles de Cuba et l’assassinat de J. F. Kennedy. Twombly est inquiet de la marche du monde, et le monde ne le comprend pas. Exposé chez Léo Castelli en 1964, à une époque où la peinture souffre, vaincue par le Pop Art et le minimalisme, Nine Discourses on Commodus est un échec critique et commercial. Trop ésotérique, trop référentiel, trop désordonné, le cycle ne plaît pas. 

Le second marque le retour de la mythologie grecque, plus particulièrement la Guerre de Troie : Fifty Days at Iliam (1978) — les Hellénistes verront là une faute de grec, souhaitée par le peintre pour des questions de sonorités. « Un sacré morceau de peinture », concède Jonas Storsve. Grâce à des ouvertures étroites, les grandes toiles qui composent Fifty Days at Iliam sont exposées en une sorte de chapelle, à couper le souffle. Un bel éclairage et l’absence de Plexiglas de protection jouent aussi dans l’expérience. Conservé au Philadelphia Museum of Art, depuis 1989, Fifty Days at Iliam est présenté pour la première fois en Europe. 

Avec ce cycle, l’urgence qui touche le peintre atteint son apogée. « Certaines parties sont réalisées avec les mains, tout simplement parce que Twombly ne prenait pas le temps de prendre un pinceau. Il restait longtemps figé devant ses toiles, avant que la composition juste n’apparaisse dans son esprit, et là il devait la retranscrire vite, pour ne pas perdre de vue son plan initial », explique le commissaire. 

Fifty Days at Iliam Shades of Achilles, Patroclus and Hector (1978) Cy Twombly © Courtesy of Philadelphia Museum of Art, Philadelphie 

Fifty Days at Iliam Shades of Achilles, Patroclus and Hector (1978)
Cy Twombly


© Courtesy of Philadelphia Museum of Art, Philadelphie 

Ce que dévoilent ces deux cycles, c’est aussi la nature profonde de la peinture de Cy Twombly : un syncrétisme alliant la peinture américaine, ses techniques et ses dimensions, à la culture méditerranéenne. Le dernier cycle, Coronation of Sesostris (2000) ne va pas à l’encontre de cela. Il intègre, ce qui n’est pas si commun dans la peinture de Twombly, des éléments narratifs, comme le dieu égyptien Râ, des références à Sésostris Ier et aux poètes antiques Sappho et Alcman. 

L’exposition n’a pas fait l’impasse sur ce qu’elle ne pouvait éviter : réunir les trois cycles principaux de Cy Twombly, ce qui relève tout de même du tour de force — les deux premiers sont conservés en institutions publiques et Coronation of Sesostris fait partie de la collection Pinault. Les autres landmarks de l’oeuvre de Twombly sont aussi présents : les austères tableaux noirs, réalisés en réponse à l’émergence de l’art conceptuel et minimal, les Quattro Stagioni (1993-55), ses dernières séries, plus colorées, Bacchus, Blooming et Camino Real. « La fin de la vie de Cy Twombly est aussi monumentale qu’elle est intime », souffle Jonas Storvse. 

Autour de ces grands axes de lecture, le commissaire s’est offert quelques plaisirs, en exposant des travaux moins connus, comme une petite série de sept dessins — huit originellement — à la craie de couleur Sans titre (Grottaferrata), offerts par Cy Twombly en 1957 à son amie Betty Stokes. L’exposition laisse une bonne place aux dessins— faut-il y voir une conséquence au fait que Jonas Storsve est conservateur du cabinet d’art graphique du MNAM ? —,  aux « prurits graphiques » qu’évoquait Roland Barthes dans son essai sur les dessins de Twombly, Non Multa Sed Multum

Toutefois, cette prééminence du travail pictural et graphique de Twombly ne doit pas occulter le reste de l’exposition, notamment les photographies — sont par exemple exposés les remarquables Lemons, Gaète (1998), des impressions à sec sur carton — et surtout les sculptures, qui occupent une place particulière.  « Plutôt que d’incorporer les sculptures à notre parcours chronologique, nous avons souhaité les rassembler face au panorama parisien. » Une juxtaposition un peu dense, mais derrière laquelle s’ouvre superbement le ciel de Paris. La sculpture de Twombly est remarquable, naviguant entre archaïsme et minimalisme, composée d’objets trouvés badigeonnés de blanc. « La peinture blanche est mon marbre », annonçait-il.

Lemons, Gaète (1998) Cy Twombly © Cy Twombly Foundation, courtesy Archives Nicola Del Roscio 

Lemons, Gaète (1998)
Cy Twombly


© Cy Twombly Foundation, courtesy Archives Nicola Del Roscio 

L’écriture, son geste, sa trace  

L'écriture chez Twombly joue avec son intelligibilité. Parfois dépouillée de son sens et réduite à l’état de trace du seul acte d’écrire, elle tient aussi lieu de représentation, les couleurs et leur arrangement étant utilisés pour insuffler des sensations, les coups d’humeurs du peintre. C'est le cas avec Achille Mourning the death of Pratoclus, où le texte tient lieu de représentation et les tâches rageusement posées l’émotion de Twombly, et surtout d’Achille. 

Les éléments figuratifs jouent la même rhétorique. Les fleurs de la série Blooming, presque indiscernables, dissoutes dans la peinture, expriment aussi bien une sensation, une émotion que des fleurs à proprement parler. Bien souvent, dans les oeuvres de Twombly, le sujet est intellectualisé, les sentiments matérialisés.

Cela sans occulter son amour de la trace, sans doute alimenté par ses pérégrinations à Rome, en Europe, en Afrique du Nord. Cet amour est visible dans l’ensemble de son oeuvre, qui laisse toujours visible le processus de sa propre création. Twombly est fasciné par l’histoire de la marque humaine, de son geste, de l’incision primordiale à la calligraphie ; gestes qu’il répète à l’envi. 

Cy Twombly a fui en Italie pour trouver cette inspiration, peut-être aussi pour mieux se tenir à l’écart des sirènes de son temps : l’instinct pur prôné par les tenants de l’expressionnisme abstrait — on l’affilie à la seconde génération après les Pollock, Rothko et autre Willem de Kooning —, comme le dépouillement de l’oeuvre à sa seule existence matérielle. Pourtant, il a bien flirté avec elles ; tant par sa sculpture, qui tend vers le minimalisme malgré la rugosité de sa surface, que sa peinture, qui donne l’illusion de l’instinct. 

Simuler le trait de l’enfant, avec la sensibilité et les connaissances de l’érudit. « Le réflexe, c’est la culture », écrivait Roland Barthes.

Informations pratiques

« Cy Twombly »

Jusqu’au 24 avril 2016

MNAM, Centre Pompidou 

Place Georges-Pompidou, 75004 Paris

Article publié dans Art Media Agency, en janvier 2017.