Pol Bury, temps et mouvement 

On profite souvent d’un anniversaire pour rappeler le public au bon souvenir d’un artiste. La première fois que Pol Bury est entré au Palais des Beaux-Arts, c’était il y a 70 ans, en 1947, comme membre de La Jeune Peinture belge. À cette époque, il esquissait sa carrière, nageant entre les surréalismes. Aujourd’hui, Pol Bury est surtout connu pour les fontaines qu’il a installées dans l’espace public —  on en compte deux aux jardins du Palais-Royal à Paris, d’autres à la fondation Maeght, en Avignon ou à Bruxelles. L’artiste belge fut aussi peintre, sculpteur, créateur de bijoux, graphiste et surtout poète. 

Après la période faste des années 1970 et 1980, Pol Bury est tombé dans un relatif oubli. Il y a bien eu une grande messe en 2015 à la fondation EDF (Paris) pour les dix ans de sa disparition, mais pour retrouver des expositions monographiques d’envergure, il faut remonter à 2009 avec « Time, Motion and Surprise - The Kinetic Universe of Pol Bury » présentée au Chelsea Art Museum (New York) et 1996 pour la dernière grande rétrospective au Mu.ZEE d’Ostende. C’est peu. 

Des débuts chaotiques à la pensée Bul

L’un des intérêts de la rétrospective « Le Temps en Mouvement » est le retour extensif que proposent la commissaire Sophie Lauwers et son conseiller artistique Gilles Marquenie sur les débuts de Pol Bury. 

L’artiste commence par suivre ; d’abord sous l’influence du poète Achille Chavée, le fondateur de Rupture, un groupe parallèle à celui réuni autour de Magritte à Bruxelles. Avec Chavée, Pol Bury s’initie au surréalisme. Il peint d’abord à la Yves Tanguy, mais se mesure rapidement au monument bruxellois quand il se satisfait enfin de ses nuages et de ses ciels. En 1945, après une guerre douloureuse pour les Surréalistes, souvent du côté communiste, il expose dix tableaux à l’invitation de Magritte pendant « L’exposition internationale du Surréalisme » aux côtés de Jean Arp, Victor Brauner ou Giorgio de Chirico. Malgré la reconnaissance de son aîné — qui représente un grand motif de satisfaction pour Pol Bury — l’exposition est un échec cuisant ; il n’y a pas de vente et il se fait vilipender par la critique. À la fin des années 1940, sa peinture se fait plus abstraite, notamment sous l’influence des peintres français. Il s’attire l’ire des Surréalistes. Chavée n’y comprend rien et Magritte le dédaigne.

Le 8 novembre 1948, il est des constitutifs de CoBrA, avec Pierre Alechinsky, Raoul Ubac et Christian Dotremont. Mais il a du mal à s’affranchir du surréalisme ; il ne se sent pas à l’aise avec CoBrA. Trop de spontanéité formelle. « Mon séjour chez CoBrA m’a appris que les groupes étaient utiles, à condition d’en sortir », déclarera-t-il après avoir quitté le groupe. Décidément, Pol Bury n’est pas homme de collectif. C’est un solitaire. 

Pourtant, en 1951 commence une indéfectible amitié avec André Balthazar, de douze ans son benjamin. Avec le jeune poète, il loue une vieille ferme à Montbliart qui devient l’Académie du même nom, lieu de naissance de la pensée Bul, une philosophie absurde et fantasque, diffusée par le Daily-Bul. Pol Bury a été un écrivain prolixe, autant de pamphlets, textes critiques, poèmes. La maison d’édition qu’il a fondée avec André Balthazar voit défiler du beau monde : Eugène Ionesco, Yves Klein, Daniel Spœrri, Joan Miro, Christo. Leur mantra, « rire avec sérieux », a collé à la carrière entière de Pol Bury.

« Le Temps en Mouvement » consacre un chapitre important à cette formation autodidacte — Pol Bury n’a réalisé qu’une petite année à l’académie des Beaux-Arts de Mons où il se trouvait à l’étroit —, montrant ses hésitations et la simplification progressive de son langage plastique vers des formes abstraites superposées en autant d’aplats colorés, parfois anguleuses, parfois rondes, dans des palettes qui ont fini par se resserrer. Nombre de documents dévoilent son héritage intellectuel et l’action de l’Académie de Montbliart. L’art a bicyclette et la Révolution à cheval, le titre de l’un de ses ouvrages, témoigne de l’esprit qui l’animait. Un esprit tantôt grivois tantôt grave, irrigué de surréalisme. 

  Composition  (1952)   Pol Bury  © Collection Centre for Fine Arts Brussels. Photo Yves Gervais 

Composition (1952)

 Pol Bury

© Collection Centre for Fine Arts Brussels. Photo Yves Gervais 

L’émancipation puis la gloire

En 1950, à la galerie Maeght (Paris), Pol Bury découvre une exposition des Mobiles d’Alexandre Calder. C’est le choc, la conversion comme il l’appellera plus tard : « Pour moi c’est la conversion de Saint Paul de sur le chemin de Damas. » Toutefois, Pol Bury a compris son erreur de jeunesse. Il ne faut plus copier, il ne faut plus suivre. 

L’héritage Calder, il apparait à la fin de l’année 1953, avec l’exposition de dix reliefs, ses Plans Mobiles, à la galerie Apollo (Bruxelles), lieu bruxellois emblématique de l’art avant-gardiste au sortir de la guerre. Aux Plans Reliefs, l’exposition consacre un mur entier. Ce sont des formes de couleurs vives découpées dans des matériaux solides et fins – souvent du bois peint – accrochées à un axe sur lequel elles peuvent tourner pour former des compositions différentes. À la galerie Apollo, Pol Bury ajoute une petite note, « Veuillez toucher », invitant les visiteurs à jouer avec le nombre infini de variations possibles autour de ses compositions abstraites. Malheureusement, le public, d’abord circonspect, s’amuse ensuite à faire rouler les reliefs très vite, à la manière d’hélices. C’est encore un raté. Pol Bury l’a compris, l’interaction avec le visiteur est un échec, il utilisera désormais des moteurs — moteurs qui l’ont entouré puisque il a longtemps travaillé dans les usines. Les Plans Mobiles auront tout de même un avantage, ils permettront sa participation à l’exposition « Le Mouvement » chez Denise René en 1955, considérée comme l’acte de naissance de l’art cinétique avec Alexander Calder, Jesus Rafael Soto, Jean Tinguely ou Victor Vasarely. 

C’est à la fin des années 1950 que Pol Bury réalise ses premières Ponctuations. D’abord, ce sont   des tableaux cinétiques de facture plutôt classique, où des plaques superposées et trouées sont en mouvement. Très vite, les Ponctuations deviennent des reliefs motorisés où de petites formes saillantes bougent lentement sur des fonds monochromes. Tiges métalliques, clous, cordes ; fonds pourpres ou noirs, matiéristes ou lisses, tout y passe. Le mouvement est arbitraire et lent. Ce n’est pas l’art cinétique du GRAV qui voit le jour entre 1960 et 1968 autour d’Horacio Garcia Rossi, Julio Le Parc ou François Morellet. Ces mouvements aléatoires que recherche Pol Bury sont parfois imperceptibles, ils sont plus volontiers métaphysiques. Une fois encore, l’héritage surréaliste est perceptible par le goût que Bury cultive pour l’étrange, l’inattendu, l’énigmatique. Il y a même un certain humour dans ces poils érectiles, qui apparaissent en 1964, et dans leur titre notamment. Les Ponctuations deviennent molles, ou Erectiles dès le début des années 1960. Ionesco les appelle « les hérissons accrochés au mur ».

L’héritage de Calder aussi se ressent, mais Pol Bury se distingue du maître par une utilisation particulière du mouvement. Quand l’Anglais en a fait un matériau artistique à part entière, le Belge l’a employé pour provoquer la perception de la durée. L’art de Pol Bury reposait sur trois piliers : le temps, la perception de sa durée, le mouvement.

 Pol Bury pendant l’exposition « Ponctuations érectiles et molles » à la Galerie Smith (1961). DR 

Pol Bury pendant l’exposition « Ponctuations érectiles et molles » à la Galerie Smith (1961). DR 

Les Boules & Magritte

Les boules apparaissent enfin, ultime étape dans la formation de son langage plastique. La sphère, c’est l’unique forme sans début ni fin. Son irruption est plutôt logique. Il y avait les sphères de Magritte, les boules de l’Atomium de Bruxelles construit à l'occasion de l'Exposition universelle de 1958, Spoutnik et le Daily-Bul… 

Les mécanismes qu’il élabore avec cette nouvelle forme, toujours caractérisés par leur lenteur, sont le clou de l’exposition. Particulièrement, Boule sur un plan incliné (1963), une sculpture murale en bois peint composée d’une boule blanche posée sur un plan incliné de la même couleur, attaché perpendiculairement à un plan noir en bois. La boule, dont le mouvement est d’abord imperceptible, monte et descend légèrement sur le plan. On croit se tenir face à une métaphore du mythe de Sisyphe. Quand les boules se font plus nombreuses, par exemple dans les Meubles que montre Pol Bury dès 1966 à la Lefebre Gallery (New York), on se tient devant des cosmogonies désorganisées. Il y a quelque chose qui relève du cosmos chez Pol Bury — dans une époque d’ailleurs marquée par la course pour l’espace. « Il peut être satisfaisant d'intervenir dans la respectable ordonnance de la géométrie, des décors, des visages et s'imaginer ainsi qu'on peut chatouiller la pesanteur », explique-t-il lors d’une interview. 

À l’époque, sa reconnaissance est faite. Pol Bury a représenté la Belgique à la Biennale de Venise en 1964. Même si son exposition a peu été visitée, il y a rencontré John Lefebre qui a défendu son travail à New York. Il y a même passé quelques années, durant lesquelles il a trouvé l’amour, mais Aimé Maeght l’a convaincu de revenir en 1968. Au cours des années 1970, deux rétrospectives de son œuvre circulent respectivement à travers les États-Unis et l’Europe.

  Boule sur un plan incliné  (1963)  Pol Bury  Photo Luc Schrobiltgen 

Boule sur un plan incliné (1963)

Pol Bury

Photo Luc Schrobiltgen 

Cette époque mature, l’exposition lui consacre trois salles. Trois salles au fil desquelles on perçoit la manière dont Pol Bury a su parfaire ses techniques et ses expériences. Les boules deviennent cylindres ou cubes ; les matériaux changent, le métal apparait plus franchement suivi par l’aluminium, Pol Bury joue avec leurs propriétés, se met à l’électromagnétisme et emploie leur réflexion pour donner une dimension supplémentaire au temps ; il construit des sculptures musicales pinçant aléatoirement des cordes alors que John Cage commence à percer à New York. Au-delà de ces drôles de petites machines célibataires, les trois salles sont remplies du bruit de leurs mécanismes.

Dans le « Temps en Mouvement », le macro côtoie le micro. A proximité des bijoux de l’artiste, les déclinaisons miniatures de ses sculptures incitées par Aimé Maeght, on trouve certaines de ses œuvres les plus impressionnantes : 4087 cylindres érectiles (1972), une installation en bois monumentale de sept mètres de long prêtés par le Centre Pompidou, la sculpture 16 boules, 16 cubes sur 8 rangées de la Tate de Londres ; il y a aussi la Fontaine (2001) de la collection Maurice & Caroline Verbaet, exposée majestueusement à la fin de l’exposition pour manifester l’intérêt de Bury pour l’eau, qui devient à partir de 1976 la force motrice de l’essentiel de ses œuvres. Ses fontaines étaient inspirées par les fontaines de bambous japonaises, les sōzu. 

Mais s’il ne fallait retenir qu’une oeuvre de cette époque, ce serait Capteur de ciel (1980). La sculpture se compose de dizaines de boules en aluminium sectionnées puis posées sur un socle incliné de telle sorte qu’elles renvoient l’image du ciel. Capteur de ciel était son ultime hommage à Magritte, à ses ciels, ce rival auquel il n’a eu de cesse de se mesurer. 

Article publié dans Art Media Agency, en avril 2017. 

« Pol Bury, le Temps en Mouvement »

Jusqu’au 4 juin 2017 

BOZAR/Palais des Beaux-Arts

Rue Ravenstein 23, 1000 Bruxelles