Jean François Leroy et le photojournalisme militant

Jean François Leroy a fondé Visa pour l’Image en 1989, à Perpignan. Aujourd’hui, ce festival de photojournalisme est l’un des plus importants au monde. Il accueille cette année plus de vingt expositions, des tables rondes et colloques ainsi qu’une importante sélection de prix internationaux — du Prix Carmignac pour le photojournalisme aux Visas d’or, créés par Arthus Bertrand. Art Media Agency a rencontré Jean François Leroy pour discuter de la 27e édition de son festival, qui se déroulera du 29 août au 13 septembre 2015.

Quels vont être les évènements marquants de cette 27e édition de Visa pour l’Image ?
Je serais incapable de vous donner des points forts en particulier pour cette édition. Nous travaillons toujours selon trois axes bien définis : faire redécouvrir des photographes que l’on avait peut-être un peu oubliés ; donner de la lumière à de jeunes professionnels — cette année, huit photographes connaîtront leur première exposition par le biais de Visa pour l’Image ; confirmer des photographes existants en reconnaissant la qualité de leur travail. Je pense notamment au travail de Daniel Berehulak sur Ebola. Au mieux, les magazines ont publié une douzaine de photos de son reportage, nous en exposons une cinquantaine. En fait, nous donnons du souffle aux histoires qu’écrivent les photographes avec leurs reportages.

Je vais être un peu prétentieux, mais quand je regarde le nombre de jeunes photographes que j’ai été le premier à exposer et qui sont devenus des stars reconnues, c’est impressionnant. Je pense à Stanley Greene, à Stanley Greene ou Laurent van der Stockt par exemple. Parfois, je me dis que je ne me suis pas beaucoup trompé.

Cette année, les jeunes présents au festival ont encore un talent extraordinaire — qui me fascine littéralement. Certains ont à peine 25 ans et possèdent une maturité de vue et une rigueur de cadrage exemplaire. Je pense par exemple à Adrienne Surprenant qui a développé un superbe travail sur le Nicaragua.

  © Daniel Berehulak pour le New York Times / Getty Images Reportage

© Daniel Berehulak pour le New York Times / Getty Images Reportage

Considérez-vous votre festival comme une instance légitimante du photojournalisme ?
Il y a douze ou quinze ans, une histoire exposée à Visa pour l’Image était nécessairement publiée trois à cinq fois. Aujourd’hui, il faut être honnête, c’est plus rare.

Mais Visa pour l’Image offre encore une belle visibilité et les photographes sont honorés d’y participer. Le festival a une ligne directrice, et c’est positif.

Cette année, j’ai reçu 4.500 propositions — un peu plus de 4.000 l’année dernière —, ce qui témoigne de la grande vitalité de Visa pour l’Image.

Comment choisissez-vous les photographes que vous exposez ?
Le fond prime toujours sur la forme. Pour moi, une photo floue, mal cadrée qui m’apporte une vraie information me touchera toujours plus qu’une photo très léchée, mais qui ne m’apprend rien.

Après, je travaille beaucoup au coup de cœur. J’observe avec attention tous les dossiers que je reçois.

Le festival promeut la singularité de son regard. De quelle singularité parle-t-on ici ? La vôtre ou une ligne artistique définie ?
J’ai la chance d’avoir un statut particulier dans le monde des festivals. J’ai créé Visa pour l’Image il y a 27 ans et je l'ai toujours dirigé. Le festival est très attaché à ma personne. Une photographe, pour les dix ans de Visa pour l’Image, me décrivait comme « le dernier stalinien de la profession ». C’était un compliment pour elle, qui témoignait de l’existence d’une vision à long terme.

Si vous n’aimez pas mon goût, vous n’allez pas vous plaire à Perpignan. Cependant, j’essaie de varier les expositions et les sujets traités.

Je travaille avec toute une équipe, sans qui je ne pourrais organiser le festival. Cependant, j’ai le final cut. Je déteste la tiédeur — et les comités éditoriaux, qui créent souvent un consensus mou !

 Jean-François Leroy © Lucas Menget

Jean-François Leroy
© Lucas Menget

 

Quels sont vos engagements ?
Je les résumerais à un seul mot : militantisme. Selon moi, beaucoup de citoyens n’aiment plus l’information telle qu’on leur montre. Les amours de Sarkozy en Corse, il y a en peut-être certains que cela intéresse, mais beaucoup aspirent à une autre information. Avec Visa pour l’Image, je donne l’opportunité à ces gens de voir autre chose que ce que l’on voit dans les magazines et à la télé. A l'origine, j’ai créé le festival car je voulais offrir une information fiable et gratuite — j’insiste sur ce point — aux visiteurs. Aujourd’hui, le succès grandissant du festival me prouve que j’ai raison.

Si je parle de militantisme, c’est aussi parce ce que je suis un ardent défenseur de la liberté d’expression, de la démocratie. À travers toutes les histoires exposées, nous pouvons raconter le « vrai » monde, tel qu’il est, sous des dizaines de filtres et d’aspects différents.

Selon vous, ces valeurs sont-elles bafouées dans les médias ?
On parle toujours de la grande époque de Life Magazine, des années 1940. Si on regarde les Life de cette époque, il y avait Humphrey Bogart et Lauren Bacall en couverture !  Mais à l’intérieur, le corps du magazine faisait aussi bien de l’information pure que du people. Aujourd’hui, le people prend toute la place. Ce n’est pas ma vision de l’information à laquelle tout citoyen devrait avoir le droit.

L’information que nous offrons ouvre de vraies perspectives politiques, très éloignées des petites phrases et calculs de nos politiciens occidentaux. Nous voulons aider nos visiteurs à se forger une identité de citoyen du monde. C’est dans ce sens-là que nous travaillons beaucoup avec les écoles et les adolescents.

On remet aujourd’hui en cause l’objectivité de l’image — particulièrement dans le monde du photojournalisme. Pour vous, une image peut-elle être objective ? Le devrait-elle ?
Non, effectivement. J'aimerais vous citer une phrase qui me semble être une règle de notre métier : « Objectivité, voilà le premier point que nous devrions bannir de notre folklore journalistique. Il faudrait tendre à l’honnêteté, ce serait déjà pas mal. » Cette phrase est de William Eugene Smith, un très grand photographe de Life — qui a réalisé de grands reportages sur la guerre du Pacifique, Haïti, etc.

Qu’est-ce que l’objectivité ? Le simple choix de la focale détermine complètement la photo ! Je crois beaucoup plus en l’honnêteté qu’en l’objectivité. En couvrant le conflit israélo-palestinien, on ne peut être sur la ligne de front : on est du côté de Tsahal ou du Hamas. On ne peut pas être au milieu, donc on ne peut être objectif.

Moi-même, dans mes choix, j’essaie d’être le plus honnête, le plus impartial possible. Surtout que nous traitons souvent des sujets assez sensibles.

Vous réalisez votre édito sur la nostalgie de l’âge d’or du photojournalisme. Pourtant, le festival marche très bien. Est-ce un paradoxe ?
Aujourd’hui, on dit que le photojournalisme est en crise. Je m’oppose à cette idée. C'est moins le photojournalisme qui traverse une période de tumultes que la presse dans sa globalité. Elle produit de moins en moins : quand on envoyait un photographe pour un mois en reportage il y a quelques années, on ne l’envoie plus que quinze jours. Pourtant, la passion est encore là. On voit débarquer tous les ans des jeunes pétris de talents, qui ont compris qu’il ne fallait plus compter sur la presse pour vivre.

Je ne citerai pas de nom, mais quand un photographe propose à un magazine un sujet sur le Kurdistan irakien et qu’on lui répond « Ce n’est pas un sujet pour l’été », j’ai envie de m’insurger. Où est la déontologie du journaliste dans ce cas précis ?

Quand j’ai démarré dans ce métier, les journaux étaient détenus par des journalistes. Aujourd’hui, ce sont des banquiers. La photo est le poste de budget le plus facile à supprimer — grâce à tumblr, grâce aux forfaits des agences, etc. Pourtant, il est impossible de parler d’actualité avec des photographies d’illustration.

Il y a également un second problème. Aujourd’hui, les éditeurs n’envoient plus — ou moins — les photographes à l’étranger. C’est trop onéreux. Un photographe doit être accompagné d’un interprète, d’un guide, d’une escorte, d’une voiture blindée, etc. Les éditeurs préfèrent appeler les locaux qui, pour 300 $, sont prêts à faire un excellent travail. Ils ne se font pas remarquer, ils connaissent les lieux et les sociétés dans lesquels ils s’inscrivent. Et aujourd’hui, ces jeunes photographes ont du talent.

Selon vous, le photojournalisme va-t-il se spécialiser géographiquement ?
Je ne pense pas. En tout cas, je ne l’espère pas. Il est intéressant d’avoir un regard extérieur sur une situation. Mais en même temps, il est aussi passionnant d’avoir un regard intérieur.

En tout cas, ce phénomène date d’une quinzaine d’années, quand on a vu éclore une génération de photographes palestiniens pétrie de talents.

Les agences comme AP, l’AFP ou Reuters ont compris cela très tôt et elles ont mis en place des réseaux de correspondants. L’un des photographes que j’expose cette année est le Serbe Goran Tomasevic — une légende chez Reuters. Je croyais qu’il vivait encore à Belgrade et j’ai appris cette année qu’il vivait à Nairobi. Pourquoi ? Parce qu’il forme les jeunes de la région pour le compte de Reuters.

Le réseau de ces agences est incroyable. Il leur permet en plus de couvrir l’actualité avec une flexibilité et une rapidité incroyable. Ce dernier point est fondamental : l’immédiateté a profondément changé le photojournalisme.

  © Stephanie Sinclair pour National Geographic Magazine

© Stephanie Sinclair pour National Geographic Magazine

Si la presse est en crise, le photojournalisme va-t-il pouvoir déplacer son modèle vers d’autres terrains ?
Nous aurons la réponse dans quelque temps. Aujourd’hui, des groupes énormes, comme Facebook, engagent des directeurs de la photographie, des éditeurs photographiques, etc. Quelle va être la portée de ces nouveaux postes ? Je ne le sais pas encore. Cependant, ils ont vraisemblablement une idée en tête. À court terme ou à moyen terme, il est possible que ces structures deviennent créatrices de contenus.

Aujourd’hui, des photographes comme David Guttenfelder ou Benjamin Lowy perçoivent déjà de l’argent de la part d’Instagram pour alimenter quotidiennement leur fil d’actualité — David Guttenfelder a plus de 800.000 abonnés.

Je ne connais pas encore la manière à laquelle ces nouveaux acteurs vont définir leur rôle, mais ils ont des idées. De nouveaux modèles vont certainement apparaître dans les prochaines années.

Le monde du photojournalisme et de la photographie d’art demeurent faiblement poreux. Pourquoi selon vous ?
Je trouve assez pervers — voire même obscène — d’aller dans une galerie, de s’extasier devant la photo d’un enfant africain en train de mourir et de se dire que l’on va l’acheter pour 15.000 € à des fins nécessairement décoratives.

Un autre point me gêne. Quand une photographie porte sur un drame humanitaire ou un conflit, si le visiteur s’attache à sa beauté, c’est que le photographe a merdé. Le photographe doit créer de l’empathie et sa mission principale est de partager une information.

La différence entre la « belle photo » et la photo forte, c’est la différence entre le photojournalisme et le monde de l’art — même si les nuances existent.

L’une des expositions que nous accueillons est consacrée à Pascal Maitre, qui a réalisé un reportage sur le fleuve Congo. Certaines de ses photos sont sublimes. Elles transmettent une information et elles sont belles. C’est la même chose pour Stéphanie Sinclair, qui a travaillé sur les filles-déesse au Népal.

Que vous souhaiter pour la prochaine édition de Visa pour l’Image ?
Des sponsors. Nous sommes un festival gratuit et nous souhaitons le rester. Pourtant, nous produisons les expositions, nous invitons les photographes à Perpignan, etc. Notre structure ne génère donc que des coûts.

C’est difficile. Un chasseur de sponsors a récemment travaillé avec une grande entreprise qui n’a pas voulu établir de partenariat avec Visa pour l’Image car le festival n’est pas « glamour ».

Le monde n’est pas glamour.

Interview publiée dans Art Media Agency, le 19 août 2015