Erothanatographies

 

alain me disait souvent 

qu’il préférait aux hommes leur trace sans comprendre 

jusqu’à me rendre compte 

des angoisses qui l’étreignaient 

au contact de l’autre 

 

alain aimait les hommes

ses semblables 

simplement

incapable de communier avec eux 

il se raccrochait 

à ce qu’il pouvait

la trace était pour lui bien vivante

 

la trace est partout 

me disait-il 

elle procède 

par strates 

il aimait son paradoxe

qu’elle exhale la présence 

par l’absence

 

mais il préférait mieux 

quand la trace s’estompait

ennuyé de cette société qui sans cesse recouvrait

ce qu’il aimait c’était se perdre 

là où la trace disparaissait

balayée par l’ego du temps

 

peu à peu

dans ses ruines je m’apercevais 

qu’alain refusait l’idée 

d’un ailleurs

 

que le temps existe hors du présent

que la vie passe en dehors de son regard

tout cela le dépassait

alain n’acceptait ni la réalité 

de l’histoire ni de n’être seul au monde 

dans la solitude 

 

pour lui le passé n’avait pas été 

il n’était simplement plus et

il était trop seul pour ne dénier 

l’existence dans sa solitude

 

ses ruines il les arpentait 

lui rappelant 

que la vie passait 

en dehors de son esprit 

 

il était mieux dedans

 

*

*             *

c’était un chanteur de maux

oiseau, les augures en auraient tremblé

augure, les hommes en auraient tremblé

homme, c’est lui qui tremblait 

il lui restait à peine 

de quoi marcher

de quoi chanter

il se trainait 

transpirant

s’affaissant 

s’écroulant

sa traine embaumée 

de râles de soupirs rauques

 

parfois il s’arrêtait se redressait en craquant

il bourdonnait de part en part

il ouvrait grand son orifice

d’yeux d’oreilles de nez

il n’en avait plus 

depuis longtemps

tout était bouché 

il n’en avait plus besoin

depuis longtemps 

 

tu es moi

tu es moi

tu es moi

 

il suivait un pauvre être 

solitaire

ensemble

ils ont gravi les montagnes 

traversé les frontières

gravé leur trace 

partout 

temps surtout celui qui se déchaine

 

mais l’être ne pouvait s’en défaire

des chaînes 

il en saisit

et étrangla cette ombre mortifère

 

en l’observant dans les yeux 

deux globes en orbite 

dans un dernier sourire

le chanteur cria sans bruit 

déjà dans le vide 

 

tu es moi

 

l’espace rejoint le temps 

se déchaîne 

se renchaînent 

un dernier sourire 

l’éclair

qui était-il devenu ? 

 

*

*             *

 

parfois je le sens 

je suis le vent 

 

né de la bouche de zéphyr 

je caresse les seins de vénus 

souffle le sirocco 

en mourant sur tes lèvres 

et essaime tes odeurs 

aux quatre coins de la sphère

 

je suis partout

entre tes doigts 

entre tes cuisses 

mes volutes sillonnent les vallées

font chanter les forêts d’hêtres  

 

j’ai vu les soleils de mille déserts 

autant de neiges éternelles  

 

je suis le chaud le froid 

la vie la mort 

mais seulement la petite 

 

je souffle 

souffle 

 

mais je m’essouffle  

et vais m’éteindre  

en perles d’humidité

à la cime d’un orage

avant de retomber 

 

*

*             *

 

un bénitier 

une main qui fend l’eau

et des ondes paresseuses 

qui s’éloignent lascives 

vers les bords

 

une fille de onze ans 

et le choix d’une conversion

pur et précoce 

 

les piliers gris d’une cathédrale

puissants

 

l’ange porte une aube blanche

comme son visage 

et rien en dessous 

elle s’avance légèrement

dévotement

la démarche aérienne

vers l’autel

l’aiguière luit 

la lumière du vitrail

frappe le visage de l’enfant 

l’oeil bleuit

la joue est rouge 

 

l’eau coule doucement

s’accélère 

la main du père tremble 

trop d’eau

qui coule le long du visage de l’enfant

suit le chemin des larmes 

puis meurt en cascade 

sur les mamelons naissants 

dont l’aube mouillée 

laisse apercevoir une courbe 

un téton foncé

sur une peau blanche

la fille hurle

 

SEIGNEUR

JE NE SUIS PAS DIGNE DE RECEVOIR 

MAIS DIS SEULEMENT UNE PAROLE

ET JE SERAI PUNIE