Notes de lecture pour Critique d'art (II)

Le Triomphe de l'artiste. La révolution et les artistes. Russie : 1917-1941, Tzvetan Todorov, Paris, Flammarion, 2017.

Ce sera son dernier livre. Ultime essai dans lequel le théoricien de la littérature et historien des idées Tzvetan Todorov (1939-2017) éclaire les relations entre l’intelligentsia russe et le pouvoir après la révolution d’octobre. Dans un développement en deux parties (un « portrait collectif » puis le cas plus particulier de Kasimir Malevitch), Tzvetan Todorov s’attache à montrer la diversité des rapports entretenus entre les artistes, l’idée de Révolution et la réalité du pouvoir totalitaire. Il dépeint avec force détails les stratégies d’adaptation, les résistances et les concessions à l’État soviétique, mais aussi l’inégalité du combat face au durcissement du pouvoir qui construit sa main de fer en plusieurs phases — d’abord en triant idéologiquement les créateurs et en punissant ceux du mauvais bord, puis en contrôlant le contenu même des œuvres des rescapés. Todorov distingue différents destins. Ceux qui émigrent et dont la parole est rendue muette en URSS, Zamiatine, Gorki ou Bounine ; d’autres qui restent mais subissent aussi le bâillon parce qu’ils souhaitent demeurer fidèles à leurs principes, Blok, Babel, Pasternak ; les tentatives de résistance menant à l’inévitable répression, (Pilniak ou Mandelstam) et celles de conciliation entre le programme officiel et la création (Maïakovski, Meyerhold, Boulgakov ou Eisenstein). Les développements sur Malevitch sont brillants et délivrent toute la complexité de la trajectoire à la fois intime et intellectuelle du peintre et philosophe. En creux du Triomphe de l’artiste, un plaidoyer en faveur de l’art face à n’importe quel pourvoir temporel et un essai sur le rôle, les moyens et la responsabilité des créateurs face au fait politique. Les meilleures pages vont aux figures résistantes et cette inclinaison s’exprime aussi dans le titre de l’ouvrage. Malgré les destinées dépeintes (toutes tragiques), l’auteur montre sa foi en un art se construisant en dehors du temps, quand le politique reste l’apanage du présent. Le mur de fer est tombé, et ces artistes aujourd’hui reçoivent l’hommage qu’ils méritent.

La note dans son habitat naturel.


Falling for Gravity: Invisible Forces in Contemporary Art, Catherine James, Berne, Peter Lang, 2017.

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Claes Oldenburg a dit de la gravité qu’elle est le « meilleur donneur de forme ». Catherine James approfondit cette acception pour démontrer comment l’attraction universelle s’est imposée dans l’art contemporain comme « ready-made » ou « presque-médium » et en dresse une cartographie, plus subjective que scientifique, depuis les années 1960. Parmi les thèmes abordés, la chute (et sa sensation) relue à travers le développement de l’architecture moderne (Catherine Yass, Gordon Matta-Clark, Yves Klein…) ; l’aspect mystique et invisible de la gravité dans la chute, et ses effets sur la matière animée ou inanimée (Stan Douglas, Bas Jan Ader, Fischli/Weiss) ; l’emploi de la « lourdeur » de l’industrie et son commentaire social ou sa transformation poétique (Richard Serra, Chris Burden) ; le vertige considéré comme métaphore, voire comme condition humaine, chez Robert Smithson ; les liens entre gravité, danse et performance, avec quelques beaux développements sur le Judson Dance Theater. Peut-être eut-il été intéressant d’inclure aussi les artistes, comme Eduardo Kac, qui aspirent à sortir de notre système gravitationnel pour penser une esthétique hors de la  gravité terrestre ? Au-delà de cette cartographie, certains thèmes transversaux émergent. L’auteure ancre son analyse dans le spectacle vivant et les références populaires, tout particulièrement le cirque et ses figures : le funambule et l’acrobate (qui subliment et dépassent la gravité) ou le clown (qui incarne la lourdeur du corps) en convoquant le funambule de Nietzsche, le tour de force d’Adorno ou bien Bergson. Dans tout son essai, Catherine James prend soin d’inscrire ses commentaires dans un cadre esthétique, voire philosophique, avec des références à Michel Serres, Foucault, Hannah Arendt, l’atomisme de Lucrèce, Beckett ou Hal Foster. Les œuvres de nombreux artistes sont mises en perspective avec la relecture du sujet et de l’objet (subir la gravité apparaît selon l’auteure comme un acte récusant l’artiste-démiurge ou l’idée d’hubris) visant une reconsidération non anthropocentrique du matérialisme.

La note dans son habitat naturel.

Étranger résident, la collection Marin Karmitz, Paris, Editions Fage, 2017.

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Le catalogue de l’exposition qui fit sensation à la maison rouge (Paris) en 2017 est aussi soigné que l’évènement. Introduit par quelques textes brefs et émaillé des biographies de chacun des artistes exposés (concises et justes), il est surtout construit à travers ses nombreuses reproductions, comme pour laisser parler l’image — le collectionneur soulignant dans un entretien « la possibilité d’avoir une image et mille récits ». Marin Karmitz vient du cinéma. Il a construit son exposition à la fois comme un autoportrait et comme un scénario, et le projet se poursuit dans le catalogue. Les artistes (majoritairement des photographes et quelques plasticiens) ne sont pas indexés par ordre alphabétique pour construire une narration par l’image, ouvrir la compréhension des œuvres, nourrir quelques analogies et effectuer des rapprochements formels ou symboliques — la monographie s’achève par une reproduction de la série Theatre d’Hiroshi Sugimoto, un écran blanc. Un parcours à la fois politique et social, relativement sombre, très largement figuratif — l’humain est omniprésent — et presque exclusivement composé de photographies en noir et blanc pour correspondre, selon Marin Kermitz, à la dialectique entre la nuit et le jour. L’oxymore en guise de titre donne le ton. La collection traite de l’humanité et de ses doutes, d’identité, des grandes déchirures du XXe siècle. L’intime y côtoie le général, les histoires, celle de l’homme, de l’art et de la société, se mêlent. Dans les textes introductifs, les goûts de Marin Karmitz sont portés aux nues, son humilité et l’exemplarité de sa trajectoire aussi. Un brin de lyrisme dans ces lignes qui frôlent parfois le portrait hagiographique, mais il faut reconnaître, sans nécessairement y porter de jugement au vu de la qualité de l’ouvrage, que l’exposition comme la présente édition s’inscrivent dans le rôle toujours croissant que jouent les collectionneurs sur la scène artistique.

La note dans son habitat naturel.