Notes de lecture pour Critique d'art

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Dennis Oppenheim, Body to Performance, 1969-1973, Nick Kaye,‎ Amy van Winkle, Skira, 2017

De premier abord, user de l’édition pour rendre compte d’un travail performatif semble relever de la gageure. Le temps et l’espace du médium-livre ne correspondent pas à l’évanescence et au déploiement spatial de la performance. Sauf que la documentation de l’acte performé, chez Dennis Oppenheim (1938-2011), se place en « essence » de la pratique, au détriment notamment de l’audience. Cela est perceptible avec Disappear (1979) où l’artiste agite la main devant une caméra qu’il tient de l’autre, jusqu’à ce que l’appareil ne puisse plus en capter le mouvement. Bref, une performance qui ne « fait œuvre » que dans sa documentation – par laquelle Dennis Oppenheim joue avec les spécificités/limites du médium-vidéo. C’est un ouvrage monographique resserré qu’édite Skira, à la fois en termes de pratique et de chronologie, puisqu’il se concentre uniquement sur le travail performatif de Dennis Oppenheim – et donc de ses traces – qui s’est déployé principalement entre 1969 et 1973. Il dévoile les recherches d’un artiste profondément ancré dans les problématiques de son temps. Dennis Oppenheim joue avec les médiums et les frontières de l’art alors que Dick Higgins vient de conceptualiser l’« Intermedia » ; il considère son corps comme source et matériel de son travail ; il développe une réflexion sur le réel [concrete] chère à Fluxus et souhaite tout autant casser l’artificialité de l’art que les murs dressés entre art et vie. On retrouve ainsi, documentées par la photographie et les remarques/protocoles de l’artiste, nombre de ses performances, traitant de l’absence (l’effacement, la trace), de l’échange ou de la transformation. Cette monographie rend tout aussi perceptible la volonté de Dennis Oppenheim de fondre son corps dans l’espace. La qualité de l’ouvrage, soit l’éclairage offert par ses essais (signés par Nick Kaye et Amy van Winkle Oppenheim), le soin apporté au graphisme, au choix iconographique et la qualité des reproductions est du rang de ce que l’on peut attendre de Skira.

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Sortir de la tour d'ivoire, l'esthétique inclusive de John Dewey aujourd'hui, Roberta Dreon, traduit de l'italien par Jérôme Orsoni, Questions théoriques, 2017

Après deux siècles de tradition spéculative, John Dewey (1859-1952) et son « naturalisme culturel » ont ouvert la voie à une large reconsidération de la question esthétique. Epurée de tout dualisme, éloignée des « choses éthérées », la pensée du pragmatiste américain a replacé les expériences esthétiques et artistiques dans le champ continu des expériences naturelles et sociales. L’essai de Roberta Dréon, en trois temps, propose une dense herméneutique de ses écrits et de sa critique. Après une synthèse rapide, l’universitaire italienne profite des procès adressés à la pensée de John Dewey, d’ordre réductionniste et fondationnaliste, pour la préciser – et infirmer les positions divergentes. Elle analyse ensuite les liens associant la pensée de John Dewey à l’anthropologie. Un premier mouvement considère ses conditions d’émergence, les racines communes qu’il partageait plus volontiers avec les théories d’un Franz Boas ou d’un Bronisław Malinowski qu’avec la philosophie de son temps, et l’« humus culturel » dans lequel il a baigné. Un second envisage les conceptions plus contemporaines (Clifford Geertz, Ellen Dissanayake) et les radicalisations (Alfred Gell) d’une pensée que Roberta Dréon a soin de présenter comme actuelle et signifiante. L’auteure considère enfin le caractère profondément éthique de la conception immanente de l’expérience chez John Dewey.

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Almost Nothing: Observations on Precarious Practices in Contemporary Art, Anna Dezeuze, Manchester University Press, 2016

L’essai d’Anna Dezeuze offre une lecture aussi élégante que les formes artistiques qu’il décrit. Les pratiques précaires, telles qu’elles sont définies par l’auteure, désignent les œuvres (objets et processus) dont l’existence est en suspens, moins du fait des vicissitudes du temps et de la nature – relevant de l’« éphémère » selon Thomas Hirschhorn – que celles de l’homme (destruction ou inattention). Cette qualité, ces pratiques l’acquièrent en convoquant la participation du public, en amenant un retour du réel [concrete] dans l’art, en dissolvant l’objet dans le processus, en étant marquées par l’insignifiance et la disparition — des œuvres « presque imperceptibles » [at the point of imperceptibility], comme l’écrivait George Brecht. En dressant une cartographie du précaire dans l’art contemporain, plus spécialement celui des années 1960 et 1970 (Junk art et assemblage, happenings et events) et des années 1990 à 2000 (principalement par l’entremise d’artistes comme Gabriel Orozco, Francis Alÿs, Martin Creed et Thomas Hirschhorn), l’enquête d’Anna Dezeuze décrit avec méthode ces pratiques, leurs nuances et leurs contradictions. Son analyse met justement en perspective ces travaux avec la littérature critique de leur temps – Lawrence Alloway, Lucy Lippard ou Nicolas Bourriaud notamment. Par-dessus tout, Anna Dezeuze décrit avec force de détails, leurs conditions d’émergence, très liées dans les années 1960 aux pensées orientales, à l’instar du Bouddhisme zen. Dans ce cadre, l’originalité de son étude porte sur le choix d’éclairer ces deux périodes à partir des changements opérés dans la société moderne, et le développement d’une nouvelle condition humaine, particulièrement marquée par l’abstraction croissante des relations interpersonnelles. C’est-à-dire le choix de lire les pratiques précaires à partir d’une grille chère à Hannah Arendt, largement commentée par l’auteure dans le contexte de l’émergence du Throwaway Age (dans les années 1960) puis du néo-libéralisme (1990) et d’une « modernité liquide » (Zygmunt Bauman).