Une Pythie d’Irrawady

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Je me souviens de ces jours, de ces mois passés dans le delta d’Irrawady, au bord des rives de la N’Mai. Je me souviens des brumes de la mer d’Andaman qui remontaient son cours, de la cabane sur pilotis et des fentes entre les planches de son parquet sommaire. Entre ces fentes, je fixais pendant de longues heures les ondulations provoquées par les pilotis qui transperçaient le cours de la N’Mai. 

Le matin, la cabane était posée sur des lames d’or tâchées d’un sang bleu qui se balançaient avec fougue. L’après-midi m’ennuyait, je dormais. Le soir, les ondes prenaient des teintes roses et douces. L’eau était lourde, fatiguée de la journée que j’avais passée à dormir dans mes brumes ; entre les fentes, je voyais des joues de putti qui dansaient. La nuit, le pétrole envahissait mes fentes. 

Puis je me souviens de toi. 

Tout était invitation au voyage ; un voyage à l’horizontale, immobile. Tes longues jambes, que je parcourais sans cesse jusqu’à me réfugier dans tes corolles humides, bercés par le clapotis de la mousson achevée. Les longues pipes que nous partagions sans cesse, nous demandant jusqu’où nous mènerait le foyer crépitant, déjà transis par la danse des flammes de pétrole qui le rougissait. Les longues heures passées à observer la N’Mai s’écouler, à nous demander où devait fuir chacune des gouttes du fleuve et d’où elles venaient ; puis à trouver la réponse sans quitter notre refuge. 

Je me souviens des brumes. Celles du matin, fumantes, qui grimpaient entre les lames du parquet. Celles de l’encens et de l’opium. L’air n’était jamais clair ; toujours traversé par un voile blanc, un tissu blanc qui se collait contre tes hanches, contre tes seins, ta gorge et ta bouche entrouverte ; la porte vers ton esprit, déjà parti de l’autre coté des rives de la N’Mai. 

Tu refusais que ta peau ne soit que la frontière entre ton corps et le monde. Te caresser, c’était caresser le monde. J’y trouvais la tendresse et la chaleur des joues des putti, la virulence des lames, la moiteur de l’eau, la lascivité de la N’Mai qui s’écoulait avec paresse. Je sentais le ciel se durcir quand tu serrais ta fente ; je voyais des éclairs lumineux jaillissant, multitude de carrés et losanges verts et jaunes imbriqués dans des ovoïdes bleus et rouges ; les mêmes formes que j’observais quelques années auparavant, les yeux déchâtrés par le peyotl, sur les hauts plateaux du Kataï.

Difficile de cerner encore la réalité, tant nous passions notre temps à marcher en funambule, au-dessus de l’eau, entre les fentes du parquet. Je crois que nous voulions tomber au fond, mais nous sommes toujours restés là, suspendus dans le vide, à contempler les lames dorées ou les joues de putti qui ne voulaient pas nous avaler.

Pendant la saison sèche, les rives de la N’Mai reculaient, laissant une boue craquelée et quelques mamelons humides qui subsistaient près des berges. Tu les ramassais, parfois, et soufflait dedans. Tu n’as jamais voulu enfanter en femme ; déesse sans auréole. Mais les déesses en portent-elles ? Non, tu étais plutôt une Pythie. Une Pythie dont on aperçoit la peau, ferme et luisante de sueur, que par les espaces laissés par ses voiles qui dansent au rythme de sa danse. Une Pythie que l’on étreint en haut des montagnes, dans un temple perdu dans les ténèbres et les brumes des drogues mystiques. 

Un jour, alors que tu tenais encore dans ta main l’un de ces morceaux de boue tiède, tu entrouvris légèrement les lèvres et les portaient à mes oreilles plutôt qu’à la boue fumante. Un murmure. 

« Je te détruirai. » 


Ma Pythie était redescendue de ses brumes. Je restais silencieux, bien conscient que l’avenir lui donnerait raison.